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La critique de L. Schérer

Paris, 1979. Anne (Vanessa Paradis), productrice de cinéma pornographique gay pleure sa séparation avec son amoureuse et également monteuse Loïs (Kate Moran). « Tiens-moi la main » la supplie-t-elle depuis une cabine téléphonique perdue dans la nuit. Au même moment, Karl, jeune acteur des films d’Anne, est assassiné dans d’atroces conditions : sous les coups fatals dans le rectum d’un sex-toy transformé en couteau. Le tueur porte un masque de cuir. A la fenêtre, un corbeau aux yeux blancs observe la scène. Ainsi commence Un couteau dans le cœur, le second long-métrage du talentueux Yann Gonzales qui avait déjà réjoui la critique en 2013 avec Les rencontres d’après minuit. De cette séquence d’ouverture est dit l’essentiel : qu’il soit reçu dans le cœur après une rupture ou dans le cul par un fou, le coup de couteau est fatal.

Mais Anne survit, et de son désespoir d’avoir perdu son amour et son acteur naît l’idée d’un ultime film : Fureur Anal (qui deviendra plus tard Le Tueur homo) inspiré du décès de Karl. Avec son fidèle assistant Archibald (le génial Nicolas Maury), la scène de crime devient un acte érotique, bercé des synthétiseurs de M83 et de lumières roses. Dehors, le tueur masqué continue de sévir et de décimer les comédiens performeurs. Anne mène son enquête au cours d’une séquence hors de la ville et du temps, guidée par Romane Bohringer, à travers une forêt enchantée.

Enveloppée dans un trench en vinyle, le cheveu décoloré et les paupières peintes en bleues, Vanessa Paradis signe avec le rôle d’Anne sa renaissance au cinéma. Affaiblie par le chagrin, elle crie et pleure de sa voix d’enfant qui contrebalance la beauté fragile de son corps vieillissant. Mais elle conserve la force de mener à bien la production de ses films, et de retrouver l’assassin de ses coqueluches. Dans l’univers onirique de Yann Gonzales, elle trouve sa place aux côtés de personnages étranges : La Bouche, « dépanneur » pour performeur sexuel en baisse de régime, Bertrand Mandico déguisé en caméraman ou le Mexicain Noé Hernandez, faux flic et vrai acteur porno. Tous ces seconds rôles forment une bande de « freaks », de forains, dont le physique atypique est magnifié par les vêtements minutieusement choisi par la costumière Pauline Jacquard. Sans se contenter de reconstituer académiquement la fin des années 70, la mini-jupe en cuir de Vanessa Paradis, le jogging rouge de Nicolas Maury et la chemise transparente de Kate Moran sont les détails qui participent activement à la perfection de l’image.

Bien que les décors erotico-inquiétants empruntés au giallo, appartiennent eux aussi à une époque précise, le film ne semble pas figé dans le passé. En faisant appel aux visages très contemporains de Félix Maritaud (120 battements par minute), et Simon Thiébaut (figure drag-queen emblématique de la nuit), et toute une tripotée de très jeunes hommes inconnus, Yann Gonzales convoque le présent.

Outre l’amour, la sexualité est très présente dans le film, mais jamais de manière frontale. Les scènes de tournage de cinéma porno gay sont plutôt des moments de comédie, où Nicolas Maury donne de toute sa mesure. Rien de choquant, rien de gênant, Un couteau dans le cœur est une œuvre qui célèbre l’univers LGBTQ+ sans faire barrière à celui des hétérosexuels à qui l’envie de fusionner aux décors n’est pas ôté. Un film excitant à tout point de vue !

S.D.

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L'interview de Dario Argento par Mad Will : https://soundcloud.com/user-435111834/interview-de-dario-argento-par-ccsf

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L'interview de Dario Argento par Mad Will : https://soundcloud.com/user-435111834/interview-de-dario-argento-par-ccsf

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  Léo (Felix Maritaud), sans toit ni loi, passe ses jours et ses nuits dans les rues et dans les bois. Il y rencontre des hommes pour lesquels il se prostitue mais il y tisse aussi des liens avec ses collègues travailleurs du sexe. A la différence de beaucoup d’entre eux, Léo n’a pas pour objectif à moyen terme de quitter le milieu pour vivre une autre vie. Cette vie dans les bois au plus près des corps, c’est en effet celle qui convient le mieux à ce garçon « sauvage ».

   Grâce à la caméra portée de Jacques Girault, on suit Léo dans sa vie quotidienne imprévisible, conditionnée par le seul hasard des rencontres. L’absence de fixité du plan restitue ce qu’il faut de la navigation à vue du personnage, sans tomber dans l’écueil de l’illisibilité de l’image ou de l’économie de mise en scène auxquels aboutissent nombre de dispositifs caméra à l’épaule moins maîtrisés.

   Loin du réquisitoire politique sur les conditions de vie des prostitués gays, Sauvage est un portrait immersif qui tient en haleine d’autant mieux que le personnage échappe à toute norme sociale et qu’il ignore autant que nous de quoi son futur le plus proche sera fait. Camille Vidal-Naquet nous offre donc, avec son premier long-métrage, la tranche de vie d’un corps désirant indompté, rôle en or qui révèle par la même occasion l’intense Félix Maritaud qui vient d’être primé par le Valois de l’acteur au dernier festival du film francophone d’Angoulême.

F.L.

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A Kaboul, sous le régime taliban, la jeune Parvana accompagne tous les jours son père au marché où il gagne sa vie en tant que lecteur et écrivain public. Du jour où son père est arrêté, la loi coranique interdisant à toute femme de se trouver dans l’espace public si elle n’est pas accompagnée d’un homme, la petite fille n’a d’autre choix que se faire passer pour un garçon pour continuer à aller gagner de l’argent et rapporter de quoi nourrir sa famille.  

   On se souvient des années après de l’adaptation cinématographique de Persépolis, qui popularisa l’enfance iranienne de son auteure, Marjane Satrapi. Avec sa jeune héroïne tout aussi mutine (mais grandissant au sein d’une famille beaucoup moins aisée), Parvana a la même ambition de témoignage historique mêlé d’exigence graphique, qui lui permettra aussi, nous l’espérons, de rester gravé dans les esprits.

   Le nouveau film d’animation de Cartoon Saloon (Brendan et le secret de Kells, Le Chant de la mer) articule habilement à l’histoire principale ancrée dans la réalité historique celle d’un vieux conte afghan transmis par le père lettré. Alors que les premières séquences sont dessinées de façon à imiter la prise de vue réelle, avec ses profondeurs de champ et ses clair-obscur réalistes, les secondes obéissent davantage à des lois géométriques, avec leur esthétique de collage et leurs motifs sphériques. Les deux histoires entrent en résonance puisque la bravoure du héros du conte aiguillonne la persévérance de Parvana, soulignant par là même l’influence morale positive d’une culture profane que le régime taliban aimerait bâillonner.

   Fable pacifiste et féministe montrant les horreurs de la guerre et la bêtise du fondamentalisme, Parvana laisse aussi entrevoir à travers les grands yeux couleur émeraude de l’héroïne, le garde-fou que constitue la culture pour rester humain face à la barbarie. Une sagesse universelle.

F.L.

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La critique de madwill

À partir du 27 juin, vous pourrez redécouvrir grâce aux Films du Camélia les chefs-d’œuvre de Dario Argento, le maestro du giallo et de l’horreur. Vous pourrez ainsi voir ou revoir en salles les deux premiers volets de sa « trilogie animale » qui donnèrent ses lettres de noblesse au giallo mais aussi Suspiria, Phenomena et enfin Opéra, l’un de ses métrages les plus extrêmes. Un opéra sanglant mal aimé et pourtant totalement envoûtant qui s’avère une synthèse de l’œuvre du réalisateur.

Je souhaitais donc vous faire découvrir l’un des titres référence de sa filmographie, Ténèbres qu’il signa à l’aube des années 80. Ce long métrage est souvent considéré par certains de ses fans comme son dernier grand film. Débat dans lequel je ne me lancerai pas, ayant pour ma part une tendresse pour des films postérieurs tels que Phenomena, Opéra et enfin Le syndrome de Stendhal.

Quand Argento commence le tournage de Ténèbres, il est un cinéaste adulé dans la péninsule italienne. En effet, au-delà de ses succès au box-office local, le maestro du macabre est connu de tous après avoir pénétré dans les foyers italiens au tout début des années 70 par l’intermédiaire d’une série policière où il se mettait en scène en qualité de narrateur à la manière des Alfred Hitchcock présente. De même, au niveau international, ses films marchent plutôt bien alors que les Américains lui font les yeux doux après le carton fait par Suspiria. Pour autant le réalisateur n’est pas au mieux, il n'arrive pas à conclure sa trilogie des sorcières. Il souffre de certaines addictions (alcool…) et son mariage avec Daria Nicolodi bat sévèrement de l’aile . Et comme à son habitude, sa vie va beaucoup influencer la nouvelle œuvre qu’il est en train de préparer lui qui a toujours défini ses films comme des rêves devenus conscients.

L’idée du film Ténèbres prend son origine dans une mésaventure qu’il connut aux USA où il fut la victime de harcèlements téléphoniques de la part d’un fan. Il pouvait changer d’hôtel, l’homme continuait à l’appeler. Ce manège dura plusieurs semaines jusqu’au jour où les appels cessèrent brusquement.

De la même manière, certaines images de Ténèbres viennent directement de son enfance et plus particulièrement d’une visite du quartier de L’EUR à Rome par un de ses oncles nostalgiques de Mussolini. L’EUR est le fruit des délires mégalomaniaque du Duce, qui avait voulu bâtir un arrondissement ultra moderne fait de marbre blanc et constitué de grandes avenues célébrant la Rome éternelle. Ce quartier aurait dû rejoindre la mer à une quinzaine de kilomètres de là mais la guerre limita sa construction. Argento va dans Ténèbres mettre en scène une Rome très éloignée des façades de ses précédents longs-métrages qui regorgeaient d’Histoire.

Mais au fait que raconte Ténèbres : 

L'écrivain américain Peter Neal se rend à Rome pour la promotion de son dernier roman, «Ténèbres». Son arrivée marque le début d'une série de meurtres particulièrement violents, qui touchent les membres de son entourage. Peter se rend bientôt compte que les crimes semblent avoir été inspirés par l'intrigue de son roman. Troublé par cette découverte, il en réfère à la police, ainsi qu'à l'inspecteur Germani, chargé de l'enquête. Les forces de l'ordre se montrent très vite dépassées par les incidences de cette révélation. Peter, bien décidé à élucider ce mystère, prend lui-même l'affaire en main, avec l'aide de son agent. Son enquête s'annonce très périlleuse...

Ce qui marque aussitôt dans Ténèbres, c’est son esthétique. Luciano Tovoli qui avait collaboré avec Argento sur les clairs-obscurs de Suspiria, offre ici une luminosité intense et solaire qui donne un aspect presque monochrome aux images de Ténèbres. La grande force d’Argento va être d’inscrire son film dans le quartier de l’EUR. Il arrive alors à partir de ses décors naturels à créer un monde à part, une cité perdue dont l'architecture ne peut-être datée. Dans cet univers aseptisé, seuls le rouge des lèvres des jeunes femmes et le sang versé par le meurtrier rompent avec l’image saturée de blanc du film.

Dans Ténèbres, on a l’impression que Dario, tel un entomologiste (il mettra en scène les insectes dans Phenomena), observe avec  froideur les êtres humains. Que ce soit les hommes ou les femmes, il nous donne à voir une société corrompue en pleine déliquescence. Argento semble nous dire que les sorcières et les rites sataniques de ces précédents films sont bien moins terrifiants que notre réalité. Le cinéaste italien a toujours défini son cinéma comme le reflet de ses rêves. Si on applique ce filtre à ses réalisations, on peut imaginer que ses films de sorcières de la fin 70 sont des projections enfantines où l’on déguise les difficultés du réel à travers des figures fantasmées. A l’inverse, ses long-métrages Phenomena et Opéra qu'il réalise au milieu des années 80 montrent des héroïnes qui arrivent à garder leur innocence grâce à une connexion avec la nature et ses animaux, symbole d’un jardin d’Eden pas encore corrompu.

Film de transition entre Inferno et Phenomena, Ténèbres met en scène un monde insupportable où les espaces urbains sont inamicaux, froids, et sans vie. Dans cet univers, aucune communication n’est possible, l’autre ne représente rien. Ainsi la scène de meurtre de l’agent littéraire qui git sur le sol dans son sang sans que personne ne lui vienne en aide est emblématique. Une femme avance bien en pleurs dans sa direction . On pense qu’elle a vu le meurtre en raison d’un montage alterné. Mais on découvre bien vite que ses larmes ne sont aucunement liées à la scène de meurtre. Elle se révèle ainsi incapable de se rendre compte qu’un homme a été poignardé.

Dans Ténèbres, les couples se trompent, des hommes d’âge mûr draguent de jeunes mineures. On comprend aisément le choix d’une lumière clinique tellement différente de ses autres films. Il dresse ici tout simplement le portrait sans concession du monde réel comme dans cette séquence assez désagréable à voir où une jeune femme rentre chez elle et se fait harceler assez violemment par un clochard.

Dans le cinéma d’Argento, les personnages sont toujours à la recherche de ce petit détail oublié ou mal interprété qui pourrait éclairer leur enquête sous un jour nouveau. Pourtant, les héros argentesques détiennent la vérité, mais ne veulent pas la regarder en face. Ils préfèrent se plonger dans les faux semblants et se perdent dans les dédales de l’esprit. L’enquête dans ses films se résume à un passage sur le divan pour arrêter de se mentir. Dans Ténèbres, nous avons ces flash-back du tueur qui mettent en scène un jeune adolescent qui est attiré puis torturé par une étrange femme habillée en blanc (qui était un transsexuel connu en Italie). Argento n'est sûrement pas le misogyne qu’une certaine presse bien-pensante a condamné pendant de nombreuses années. En effet, si le film nous laisse à voir le corps de brunes italiennes incendiaires qui se feront occire, on devine aisément que le film à travers ses flashbacks dresse le portrait d’une masculinité impuissante qui ne connaît que la violence pour se sentir exister face à la gent féminine.

Les héros argentesques sont souvent faibles, dominés (la relation entre Daria Nicolodi et David Hemmings dans Les frissons de l'angoisse) voir impuissants (Ténèbres). Quand les femmes sont les tueuses de ses films, c’est souvent pour agir à la place d’êtres masculins diminués. Selon moi, Argento propose un renversement de la figure du mâle italien dont il étale les faiblesses et la bêtise. On le voit avec ce personnage du flic de Ténèbres qui rabroue sa jeune collègue alors que c’est elle qui démêlera l’intrigue. Les hommes chez Argento sont des minables qui se vengent sur le sexe opposé. À ce titre, que ce soit Phenomena ou Suspiria, les plus beaux héros d‘Argento sont bel et bien des héroïnes.

Argento est un cinéaste obsédé par la technique. Son Ténèbres n’a ainsi rien à envier aux productions américaines autrement plus cossues. Ténèbres fut à ce titre l’un des derniers métrages de genre italien à pouvoir tenir la dragée haute au cinéma hollywoodien. Le film est un véritable joyau question mise en scène. Comment ne pas évoquer sa photo magnifique, ses travellings limpides ou son utilisation d‘une Louma (une caméra portée par une grue) pour un plan-séquence jamais vu à l’époque qui épouse les contours de la façade d’un immeuble. Argento fait de la violence une création artistique comme avec le meurtre de Veronica Lario (Madame Berlusconi à la ville) dont le sang aspergé sur un mur blanc crée devant les yeux effarés du spectateur un tableau à la Pollock.

En faisant de son personnage principal un écrivain d’horreur honni par la critique et taxé de misogyne, Argento dresse son propre portrait. Les pilules que prend le personnage ne renvoient-elles pas à ses propres addictions ? 

L’un des films les plus personnels de son auteur, une œuvre fondamentale du cinéma italien extrêmement riche, à voir ou à revoir absolument.

Ténèbres est disponible en Blu-ray chez POTEMKINE à cette adresse : http://www.potemkine.fr/Potemkine-fiche-film/Tenebres/pa11m5pr11180.html


Mad Will

 

 

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La critique de L. Schérer

Après le retour décevant de Jurassic Park en 2015 (Jurassic World), le nouvel épisode de la saga préhistorique portée cette fois par Juan Antonio Bayona (L’Orphelinat, The Impossible, Quelques Minutes après minuit) est d’une toute autre envergure. Loin de Isla Nublar sur laquelle ils étaient jusqu’ici nichés, les dinosaures intègrent la ville après avoir évité l’extinction de justesse. A l’origine de leur sauvetage, on retrouve Owen Grady, le charismatique dresseur de dinos (qui avoue préférer le terme de « comportementalisme animalier ») et Claire Dearing, qui a troqué ses talons hauts du premier opus contre des bottes, bien plus pratiques pour échapper aux lézards en fuite.

Alors qu’ils ont effrayé des milliers de visiteurs du célèbre parc pendant trois épisodes, c’est au tour des dinosaures de courir un grand danger. D’abord menacés par l’éruption d’un volcan, ils sont ensuite promis à une sombre conspiration. Mais le couple Owen/Claire, accompagné d’une orpheline rencontrée dans la foulée (que serait Jurassic Park sans un personnage d’enfant ?), sont bien décidés à les sauver de la menace humaine afin qu’ils puissent cohabiter avec eux sur Terre.

Avec un vieux manoir comme principal décor, le film s’inscrit dans une esthétique gothique, voire parfois même horrifique, lorsque les créatures en liberté surgissent de derrière des parois poussiéreuses et autres couloirs hantés.  En offrant un nouveau terrain de jeu à ses héros, Bayona donne aussi un nouveau souffle à la franchise, même si le schéma narratif des très bons contre les très méchants, lui, reste intact. Et puisque c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes,  le cinéaste catalan nous fait le plaisir de recycler ce qu’on espérait également retrouver : une larme versée pour le brave Brontosaure oublié dans les flammes et un frisson à la première apparition du  redoutable T-Rex.

Leçon numéro 1 : il faut sauver ses ancêtres pour assurer son futur. Leçon numéro 2 : il faut protéger les espèces menacées pour conserver la biodiversité.  Voilà le beau message que propose Bayona. Bien sûr, la problématique est traitée avec les grosses ficelles attendues d’un blockbuster, mais sans omettre une certaine sensibilité. Amusant et redoutablement efficace, Falling Kingdom demeure un excellent divertissement familial.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Pendant que leurs parents célèbrent le Jubilée d’Argent de la Reine en 1977, trois ados arpentent les concerts punks des sous-sols de Londres vêtus de leurs uniformes d’école customisés dans les règles de l’art. Croyant s’incruster à une after party du groupe The Dyschords, ils infiltrent la Troisième Colonie, une famille d’aliens en visite sur Terre. Moulés dans d’extraordinaires costumes de latex, ce drôle de peuple dirigé par un certain Waldo se livre à un rituel fait de danses, de cris et d’incantations. Subjugués, Enn (Alex Sharp) et sa bande se mêlent à la fête, enthousiasmés à l’idée d’intégrer cette troupe d’originaux. Parmi eux, Zan (Elle Fanning), 17 ans, voudrait s’émanciper de la Troisième Colonie et profite de la fascination d’Enn pour fuir. Avec lui elle découvre une autre vie, faite de bière, de colliers à clous et surtout de musique punk dont elle devient une icône, propulsée par Boadicea (Nicole Kidman) la prêtresse du genre. Au bout de ses 48 heures d’excursion autorisées par Waldo le gourou, Zan doit choisir : rester libre sur cette planète Terre inconnue ou repartir avec ses semblables ?

Démarrant comme une « simple » romance entre un punk et une alien, le film prend assez vite un autre tournant, celui d’une fable excentrique soulevant des questions existentielles dont celle-ci : la liberté doit-elle passer par la rébellion ?.

Adapté de la nouvelle éponyme de Neil Gaiman, How to talk to girls at parties est un film ovni, où la science-fiction couleur arc-en-ciel vient réveiller la poussiéreuse banlieue londonienne. Après Twixt et The Neon Demon, la jeune Elle Fanning confirme sa faculté à jouer les étranges nymphes. Ses postures et ses expressions semblent ici avoir été répétées comme une lancinante chorégraphie sur le fameux krautrock dont raffole la Troisième Colonie. Sa rencontre avec Boadicea  (une Nicole Kidman attifée façon David Bowie période Labyrinthe) qui la fait monter sur scène pour hurler ses souffrances d’ados sous les yeux ébahis de ses congénères planqués sous des ponchos siglés Union Jack, est sans doute la scène la plus « punk » du film. Elle est l’instant où chaque personnage s’abandonne à ses transgressions favorites : alcool, sexe, danse, musique. Elle est un moment de liberté pure, à l’image de ce quatrième long-métrage de John Cameron Mitchell qui célèbre de façon très inattendue la révolte des contre-cultures.

S.D.

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La critique de L. Schérer

   Pendant ses longues missions en mer, le capitaine Vicks confie son fils Morten à une femme bien plus vénale que maternelle, Annabelle. A l'occasion d'un passage à terre de son père, l'enfant surprend la virago complotant avec d'autres individus peu fréquentables pour s'emparer du navire du capitaine Vicks où elle espère trouver un trésor de pirates. Alors qu'il compte déjouer cet odieux complot pour gagner l'estime de son père trop souvent absent et le droit de l'accompagner en mer, le petit garçon se retrouve malencontreusement miniaturisé et continue sa lutte dans le monde des insectes. 

   Evacuons d'emblée le pire. Fruits du premier exercice de stop-motion de l'animateur estonien Kaspar Jancis, les mouvements des marionnettes de Capitaine Morten et la reine des araignées souffrent d'un manque criant de fluidité. Néanmoins, une fois habitué aux saccades des personnages, l'œil a de quoi se régaler car la faiblesse de l'animation est amplement compensée par la beauté de la confection plastique des marionnettes, comme de l'agencement et de la mise en valeur des décors. Le sens du détail à tous les niveaux de profondeur de champ incite le regard du spectateur à voyager à l'intérieur des nombreux tableaux du film pour trouver les perles de poésie que le réalisateur y a disséminées ça et là.

   Sur le fond, Capitaine Morten et la reine des araignées s'inspire de La nef des fous, roman allégorique du XVème siècle dans lequel sont recensés les différents types de folie associés aux différents caractères humains. En effet, les insectes qu'affronte Morten  incarnent autant de défauts contre lesquels le petit homme se construit pour mériter le titre de « capitaine », en y opposant les valeurs de courage et de solidarité transmises par son père. Conte initiatique à destination des 6-10 ans, le premier long-métrage de Kaspar Jancis saura, on l'espère, conquérir son public par sa richesse visuelle et son intérêt pédagogique.


F.L.

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La critique de madwill

L’ile au trésor, c’est la base nautique de Cergy Pontoise autour duquel Guillaume Brac a grandi et à laquelle il consacre ce nouveau documentaire. Le temps d’un été, le réalisateur suit les jeunes adeptes du Lac comme terrain de jeu et de drague : deux potes s’acharnent pour obtenir un numéro ou un « snap » (un profil Snapchat), tandis que les moniteurs de pédalos profitent de leur position pour amadouer les jeunes filles et les convier en after.

Le lac c’est aussi ses vigiles qui luttent avec bienveillance contre les petits resquilleurs qui n’ont pas les 4 euros 50 requis pour passer l’entrée. Sans se faire attendrir par ceux qui supplient et avouent n’avoir que Cergy pour passer leurs vacances, les hommes en noir tentent tant bien que mal de faire régner l’ordre à coup de sermons. En haut de la hiérarchie, deux administrateurs discutent dans leur bureau. Filmés en plans fixes, leurs échanges entrecoupent les petites histoires  des baigneurs : les deux hommes scrutent la météo pour prévoir les affluences, s’expriment dans un drôle de jargon et maudissent les jeunes maîtres nageurs qui squattent le lac après la fermeture.

L’ile au trésor est un beau portrait de la jeunesse qui se drague et se taquine, promet de se revoir, au moins virtuellement. Les plus petits font sourire quand ils caressent un chat, posent des questions naïves ou s’amusent entre frères et sœurs. Guillaume Brac a sur eux la même tendresse de regard qu’a pu avoir François Truffaut dans l’Argent de poche. Le film prend des accents plus graves lorsqu’il recueille le témoignage du vigile de nuit à l’accent africain ou celui du père de famille immigré qui prépare le barbecue.

Le choix du documentaire est cohérent avec le travail précédent de Guillaume Brac, qui a toujours aimé osciller entre fiction et réalité, notamment dans son premier moyen métrage Un monde sans femme où les dialogues sont fluides, comme improvisés, et où les lieux de tournage authentiques (une station balnéaire bretonne, une boîte de nuit de périphérie) nous plongent dans une France populaire.

L’ile au trésor sait cependant quitter l’ordinaire et approcher le merveilleux, déjà par son titre appelant au récit d’aventures, et puis par certains passages hors du temps, notamment lorsque les jeunes découvrent une pyramide sur le lac et s’improvisent héros de roman.

Les multitudes de portraits dans un documentaire portent souvent le risque de l’éparpiller, ce à quoi Guillaume Brac n’échappe malheureusement pas, mais on se délecte de toutes ces scénettes qui amusent et portent un regard juste sur les nouvelles mœurs de la génération Z et son langage parfois si étrange.

S.D.

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