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La critique de L. Schérer

Naissance d’un auteur ?

Autant les deux premiers films en tant que réalisateur de John Krasinski n’avaient pas enthousiasmé la critique (La famille Hollar est disponible en VOD) autant Sans un bruit apparaît comme un film très recommandable au regard de son originalité, quand bien même nous pouvons noter quelques incohérences dans le scénario.

En 2020 le monde est à la merci d’aliens qui déciment la population. Originalité : ils sont aveugles et sans odorat, mais ont une ouïe surdéveloppée. Plus dangereux et rapides que les zombies, ces monstres à la croisée de l’Alien et du Predator semblent indestructibles. Les références au cinéma dans le long-métrage sont multiples et discrètes, à l’instar d’une scène en sous-sol qui rappelle furieusement La guerre des mondes de Spielberg.

Le synopsis est simple : Le film suit la survie d’une famille de la campagne américaine dont les parents sont interprétés par le couple, à la ville comme à l’écran, John Krasinski et Emily Blunt.

Sans y voir jusqu’à la métaphore d’une société dans laquelle la parole est de plus en plus critiquée, censurée, il est indéniable que ce film est à contre-courant du cinéma d’horreur contemporain qui abuse des effets sonores stridents et des « jump cut » (deux plans dont les cadrages sont proches qui donnent une sensation de saut sur place).

Une heure trente sans un bruit (ou presque) donc, pendant laquelle le scénario est obligé de prendre de l’épaisseur, ne pouvant s’appuyer sur les effets susnommés. Nous assistons pendant le prologue à la mort d’un des enfants due à son appétence pour un jouet électronique (société de consommation). Le long métrage met en avant la nécessité de réinventer un nouveau langage dont la finalité est l’accouchement non sans douleur, mais sans un cri d’un nouvel être qui sera le premier de cette nouvelle société pour laquelle se sera sacrifié le géniteur.

L’homme moderne privé des bruits de la nature n’est plus capable de vivre dans un silence propice à la réflexion. Une nouvelle société est à construire par-delà la pollution sonore imposée par les machines (au premier rang desquels trônent les moyens de transport) ou par nous-même avec nos écouteurs en permanence rivés aux oreilles qui excluent les autres. C’est dans ce cadre que le moment où l’homme et la femme partagent un morceau de Neil Young est un vrai bonheur. La musique retrouve son prix, celui d’un moment volé, privilégié, et non plus une bouillie en fond sonore.

D’autre part, et sans vouloir divulgacher la fin, il est intéressant de noter que les femmes ont au final le premier rôle. C’est l’association mère fille qui fait avancer le récit. Doté d’une lucidité défaillante, l’homme avait entre ses mains toutes les données pour lutter contre les aliens, mais qu’il n’a pas su s’en servir, au contraire de son épouse et fille. Nous sommes loin donc de l’archétype du héros testostéroné, voir de l’héroïne mutée en warrior, puisque la femme est montrée comme épouse et mère cherchant avant tout à protéger sa famille et inquiète pour elle, tout en utilisant un minimum de pathos, et sans hurlement de terreur à répétition, sujet oblige.

Quant à la forme, il faut saluer un travail intéressant sur la lumière, le film alternant les scènes de nuit et de jour, d’intérieur et d’extérieur, et surtout un cadrage parfait couplé à une réelle souplesse du mouvement de caméra. Que cela soit dans les scènes de poursuite ou dans celles d’attente, le sujet est toujours mis en valeur, visible, lisible, le tout étayé d’un découpage efficace.

Espérons que son prochain film continuera dans cette voie, ne laissant pas Sans un bruit n’être qu’un pas de côté.

L.S.

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La critique de madwill

Revenons à une époque où Disney ne contrôlait pas la planète, une époque où les héros purs et courageux luttaient contre l’affreux Ming de la planète Mango. Repartons à l’âge d’or du comics où des personnages tels que Dick Tracy ou bien encore Mandrake le magicien agissaient sur la planète terre pour notre salut. Je vous invite ce jeudi à un retour sur un film culte considéré à tort comme « déviant » par des adorateurs d’œuvres sans relief et folie. Je vais aujourd'hui vous entretenir avec mon enthousiasme habituel de Flash Gordon produit par Dino de Laurentiis et réalisé par Mike Hodges. Attention ! Flash Gordon nommé Guy l’éclair en français n’a strictement aucun rapport avec le super héros de DC appelé Flash qui court très vite. Nous ne sommes pas dans le comics de surhomme avec des pouvoirs dépassant l’imagination, mais dans un concentré de SF et d’aventures à l’ancienne.

Mais que raconte Flash Gordon ?

A peine a-t-il fait la connaissance de la ravissante Dale Arden, à bord d'un avion, que Flash Gordon lui sauve la vie en évitant de justesse un dramatique accident. Zarkov, un savant licencié par la NASA, leur explique que les conditions météorologiques épouvantables durant leur voyage ne sont pas dues au hasard. La planète est menacée par des forces extraterrestres qui cherchent à provoquer une éclipse totale du Soleil. Flash et Dale acceptent de monter dans la fusée qu'a construite Zarkov pour lutter contre ces envahisseurs. Mais, à peine propulsé dans l'espace, leur engin est attiré vers la planète Mongo, où règne l'implacable empereur Ming...

Flash Gordon est avant tout un comics signé Alex Raymond créé pour concurrencer une bande dessinée de science-fiction qui rencontrait alors un immense succès à l’époque : Buck Rogers. Alex Raymond est à l’image de son héros : un sportif de haut niveau en mode boyscout qui s’est engagé pendant la guerre pour protéger la mère patrie. Laurentiis acheta très tôt les droits de ce héros de l’âge d’or de la BD américaine né en 1934. Il ne semble tout d’abord pas croire à la viabilité du projet jusqu’à la visite d’un jeune réalisateur américain qui le sollicite pour récupérer les droits. Refus du nabab italien qui conduira l’individu nommé Georges Lucas à créer sa propre mythologie avec La guerre des étoiles. Laurentiis prend conscience du potentiel de Flash Gordon, qui est le récit fondateur du "space opera" (film de science-fiction épique) qui envahit les écrans à l’aube des années 80. Il va engager un budget très important de l'ordre de 25 millions de dollars. Le film au final coutera plus de 40 millions de dollars ! (l’Empire contre-attaque a coûté par comparaison 35 millions de dollars)

Il envisage tout d’abord Nicolas Roeg comme metteur en scène, le réalisateur fou et génial de Ne vous retournez pas et L’homme venu d’ailleurs. Mais au bout d’un an, Roeg est débarqué et remplacé par Mike Hodges, connu essentiellement pour son premier film, le formidable polar urbain La loi du milieu, avec Michael Caine. On sait aussi que Laurenttis aurait voulu que Fellini réalise le film. Choix assez logique quand on sait que le réalisateur italien avait envisagé de mettre en images Mandrake, une autre figure de l’âge d’or du comics. On retrouve ainsi quelques traces du réalisateur italien à travers un personnage de nain portant son nom et surtout la direction artistique flamboyante de Danilo Donati qui œuvra sur son Casanova ou son Satyricon.

Aux effets spéciaux, il engage l’expérimenté George Gibbs, qui œuvra sur le second Indiana Jones ou Roger Rabbit, et Glen Robinson, vénérable artisan qui commença sur le Magicien d’Oz. Enfin au casting, s’il choisit deux inconnus pour jouer nos deux héros, il les entoure d’acteurs solides, que ce soit Max von Sydow, Topol (un des acteurs israéliens les plus connus), Ornella Muti, Timothy Dalton ou enfin Brian Blessed (une figure du théâtre anglais).

Un budget monumental, des techniciens avertis, un acteur falot pour jouer Flash (qui ressemble beaucoup au personnage de la BD) entouré par des valeurs sûres du cinéma européen. Ce Flash Gordon a été considéré à sa sortie comme un concurrent sérieux à la trilogie de Star Wars. Le nabab italien va pourtant connaître une déconvenue terrible au regard du budget dépensé. Sans être un bide comme son trop sous-estimé Dune,  le film ne marche qu’en Italie et en Angleterre. Néanmoins, avec le temps, cette œuvre est devenue culte grâce à des films comme Ted qui le cite abondamment. De même, des artistes tels que le réalisateur Edward Wright ou le dessinateur Alex Ross le considèrent comme leur long-métrage préféré.

Ce qui est fascinant quand on regarde Flash Gordon c’est qu’au regard de son budget et de son équipe technique prestigieuse, le visuel alterne entre le sublime et des effets spéciaux dignes d’une série B totalement fauchée, avec ces hommes serpents en collant vert et au masque en carton-pâte. Certaines incrustations sur fond bleu mettant en scène les hommes oiseaux sont totalement ratées et bien en deçà du Star Wars de 1977. Pour autant, quand on revoit le film en Blu-ray aujourd’hui, on s’extasie aussi devant certains décors construits en dur où chaque centimètre carré est recouvert de dorure. Dans Flash Gordon, le beau se mêle au ridicule, les effets à la Méliès à des fonds bleus dernier cri. Quand on lit les anecdotes de tournage, on comprend vite que le tournage du film fut une entreprise semblable à la mythique tour de Babel. Flash Gordon a été tourné par des équipes italiennes et anglo-saxonnes qui ne communiquaient pas. Sur le plateau, les traducteurs sont dépassés, ils ne possèdent pas le langage technique requis. Un peu mégalomaniaque, Danilo Donati le directeur artistique dépense sans compter et construit parfois des décors sans se soucier que la caméra puisse y rentrer !

Pour autant, les décors majestueux aux couleurs dignes d’un Mario Bava et les costumes flamboyants sont vraiment la grande force du long-métrage. Si l’on peut regretter les problèmes de communication qui font que certains effets spéciaux sont ratés, la vision artisanale de l’équipe italienne, peu en adéquation avec la technologie moderne, donne au film un visuel unique. Flash, c’est un mélange de sublime et de laid, de magnificence et de grotesque, de héros en slip de cuir un peu gay et de sublimes robes sexy portées par Ornella Muti. C’est l’opposition entre un cinéma de techniciens venus du monde d'IBM et un cinéma inspiré des beaux-arts classiques et de l’orfèvrerie.

Pour écrire son scénario, Laurentiis a engagé Lorenzo Semple Jr., connu pour avoir scénarisé les 3 Jours du condor, le King Kong des années 70 et qui œuvra dans sa jeunesse sur la série Batman. Son Flash Gordon entretient à ce titre des points communs avec les aventures de l’homme aux oreilles de chauve-souris des années 60. Le film use également de dialogues à double sens assez rares dans les films tout publics. On se rappelle avec délice d’Ornella Muti en mode Vamp italienne où chacune de ses phrases invite à la luxure. À ce titre, la rumeur voudrait que Laurentiis, n’ait pas compris toutes les subtilités du scénario en anglais, ce qui donnerait ce ton assez unique au film. Néanmoins, par rapport au Batman des années 60, le film ne se vautre pas dans l’ironie, et malgré un sous-texte parfois comique, la naïveté et la sincérité de l’œuvre orignale sont conservées. Si Mike Hodge ne savait pas trop gérer les effets spéciaux du film, il a réussi avec ses acteurs à ne jamais franchir la frontière du ridicule.

À la différence d’un Star Wars qui s'inspire du religieux pour légitimer son monde à travers le mythe des Jedis, Flash Gordon revient à la simplicité des pulps des années 40, ne voulant pas être plus sophistiqué ou intellectualisant que son modèle en BD.

Enfin, il y a un argument imparable pour aimer ce film : sa musique signée Queen. Le groupe anglais multiplie les morceaux de rock de haute volée, dont la chanson éponyme Flash qui colle parfaitement à l’univers.  Queen qui maniait la grandiloquence avec génie, nous offre ici une bande originale digne d’un opéra rock où la batterie, la guitare et le clavier participent pleinement à l’action représentée à l’écran.

Flash Gordon c’est aussi film qui a réussi à rompre avec l’esthétique grise des Star Wars qui a phagocyté l’imagerie de la science-fiction depuis plus de 40 ans.

Au final, Flash Gordon est un long-métrage précieux où les artistes se sont lâchés pour le meilleur et parfois le pire. En 2018, les financiers n’engagent plus que des techniciens sans âme, des êtres obéissants qui reproduisent sans cesse le même produit. Flash Gordon est un film différent, loin d’être parfait, mais tellement singulier au regard de la production contemporaine qu’il mérite amplement une place dans votre panthéon cinématographique.

Mad WIll

PS : Le film est disponible en VOD chez TF1 VOD et CANAL VOD

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La critique de L. Schérer

Dans la montagne islandaise, une femme armée d’un arc sabote les lignes électriques du pays. Le résultat est immédiat, l’usine d’aluminium locale est contrainte d’arrêter sa production. Vivement recherchée par la police, celle qui se fait appeler « la Femme des Montagnes » trouve refuge chez un agriculteur du coin pour éviter les patrouilles. Mais qui est donc cette terroriste écolo ? C’est Halla, une quinquagénaire professeure de chant. Activiste de l’ombre, elle milite seule pour la protection de sa nature bien-aimée. Mais alors qu’elle est sur le point d’être attrapée, on lui annonce que sa demande d’adoption a été acceptée et qu’elle sera bientôt l’heureuse maman d’une petite Ukrainienne…

Dans ses pérégrinations, Halla est accompagnée par un orchestre en habits traditionnels qu’elle seule semble voir. Comme les fanfares dans les manifestations, ces musiciens fantômes encouragent Halla dans sa lutte, tout en rythmant le récit par leurs notes tonitruantes. Cette petite fantaisie est la marque du cinéaste décalé Benedikt Erlingsson qui avait déjà intrigué la critique en 2014 avec son premier long métrage Des chevaux et des hommes.  Avec Woman at war, il reste dans son Islande natale pour raconter l’histoire d’une femme qui cherche à se construire à travers son combat pour l’environnement. Halla fait sans cesse corps avec la nature, qu’elle se cache sous la peau d’un mouton mort ou qu’elle plonge son visage dans la mousse des roches pour le revigorer.  Dommage que son engagement s’achève avec celui de la découverte de la maternité, comme si avoir un enfant était l’accomplissement suprême dans la vie d’une femme, qui semblait pourtant déjà si vivante en arpentant les collines en quête de sabotages.

Ce léger faux-pas est vite oublié grâce au fantastique jeu de l’actrice Halldora Geirhardsdottir qui rend le personnage d’Halla si attachant. Le film n’oublie pas l’importance des seconds rôles : ainsi le paysan Sveinjbörn est un très beau personnage d’homme isolé et solidaire et le double d’Halla, sa sœur jumelle Asa, qui est à l’origine du très touchant « twist » de fin.

Woman at war est une œuvre militante dans son sujet et singulière dans son traitement, une œuvre qui fait réfléchir sans oublier de faire rire.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Dans la vallée de l’Hudson, deux jeunes hommes sillonnent les routes à bord d’une voiture. The strange ones s’apparente à un road movie sans destination, si ce n’est une cabane au fond des bois où s’installent brièvement Sam, un adolescent de 14 ans, sous les commandes du robuste Nick qui paraît bien plus âgé. Qui sont ces deux jeunes hommes ? S’ils sont deux frères en vacances comme ils le prétendent, pourquoi frissonnent-ils à l’approche des voitures de police ? Le doute s’installe au fur et à mesure des rencontres faites en chemin. Grâce aux décors en perpétuel changement, les garçons s’inventent une nouvelle identité à chaque étape, baladant ainsi le spectateur entre le vrai et le faux, entre le passé et le présent. Seul un chat noir ayant appartenu à Sam lie les deux temporalités. Le film ne dévoile ses réponses que par bribes, par des images mystérieuses d’un homme gisant au sol, tandis que Sam se tient devant une maison en flammes. C’est par ce garçon d’apparence fragile et traumatisé, finalement recueilli dans un centre de redressement où il pourra enfin se reconstruire en racontant son histoire, que le récit est majoritairement mené.

The strange ones est un sombre thriller qui parvient à parler d’amour tout en abordant les thèmes difficiles de l’abandon et de la maltraitance. Le scénario séduit, l’image aussi, mais il manque sans doute une mise en scène plus affirmée (qui contrebalancerait la beauté naturelle de l’Hudson) et des personnages plus aboutis pour que le film, trop court, dépasse une pieuse citation des fuites en duo de La Balade Sauvage et Midnight Special.

Christopher Radcliff et Lauren Wolkstein maîtrisent l’art du trouble, le film se vit comme un cauchemar dans ce qu’il peut avoir de fantastique et anxiogène dont il vaut finalement peut-être mieux ne pas se réveiller, tant la réalité se révèle plus sordide encore.

S.D.

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La critique de L. Schérer

 

 

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La critique de L. Schérer

Esmail est le charmeur, celui qui arpente les bars huppés à la recherche de la femme idéale, riche de préférence, pour l’épouser et ainsi obtenir un permis de séjour. Car pour ce bel Iranien immigré, difficile de trouver sa place dans un pays où il n’est pas légitime. Déménageur non déclaré, il ne lui reste que quelques mois avant d’être renvoyé chez lui. Esmail couche, machinalement, avec des dizaines de femmes avant de se faire jeter et de retrouver sa petite chambre au sein d’un logement social. Un jour, il croise le chemin de Sara, iranienne elle aussi, mais intégrée. D’abord réticente car consciente des attentes d’un réfugié, la jeune femme fini par s’en rapprocher. Sous le charme, Esmail est pourtant hésitant, car en plus d’être poursuivi par un homme inquiétant, il a laissé en Iran un lourd secret.

The Charmer aborde l’inconfort de l’étranger dans un milieu hostile. Au Danemark, Esmail est vu comme une bête charmante, dont l’exotisme physique est l’atout numéro un. On ne connaît pas la genèse de sa fuite, ni s’il a précédemment échoué dans une recherche de naturalisation plus « normale ». Mais aujourd’hui, il se contraint à enchaîner les aventures amoureuses pour espérer rester dans le pays. Malgré sa démarche malhonnête, le personnage d’Esmail n’est ni négatif ni détestable. Peut-être que les yeux tristes et noirs d’Ardalan Esmaili (véritable révélation du film, on le verra prochainement dans Domino de Brian de Palma) suffisent à charmer le spectateur aussi facilement qu’il charme les Danoises…

The Charmer est un premier film et cela se ressent : l’image est léchée, la mise en scène très maîtrisée, et le récit scrupuleusement structuré par une ouverture mystérieuse (le suicide d’une femme), une intrigue principale (le destin d’Esmail), une seconde en parallèle (qui n’apporte d’ailleurs pas grand chose) puis une fin inattendue. Malgré ce déroulement un peu rigide, le film se révèle attachant. Sans adopter un point de vue misérabiliste, il dépeint avec finesse le quotidien d’un des nombreux déracinés à qui l’Europe ferme ses portes.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Paul Sanchez, en cavale depuis dix ans après le meurtre présumé de sa femme et ses quatre enfants, semble avoir été aperçu à Arcs sur Argens, une petite commune du Var. A la gendarmerie, personne n’y croit, la nouvelle est même répétée à Yohann Poulain, le journaliste du coin, pour lui faire une blague et défrayer la chronique. Seule Marion, jeune flic un peu gaffeuse, est persuadée que le criminel est bel et bien de retour. Elle se lance alors personnellement à ses trousses.

Pas de suspens autour de la présence ou non de Sanchez pour le spectateur puisqu’on suit dès l’ouverture du film la fuite du criminel en même temps que le remue-ménage chez les gendarmes. Mais pour nous tenir en haleine, Patricia Mazuy (Sport de Filles), ouvre une piste : qui est véritablement Paul Sanchez ?

Avec ses blagues faciles (mais plutôt drôles) sur les éternels gendarmes incompétents de province et les journalistes avides de scoops, Paul Sanchez est revenu ! est un mélange sympathique de comédie et de polar, toujours bien mené par Laurent Lafitte dans la peau d’un sérial killer en demande de psychanalyse et Zita Hanrot, pétillante fliquette qui n’attend qu’à être prise au sérieux par son commandant. Seule femme dans l’équipe, elle est celle en qui Sanchez se confie sur les raisons de ses actes. Par leurs conversations téléphoniques, le film quitte le registre de la comédie pour atteindre le film noir, s’immisçant dans le mental du criminel qui n’est plus la bête froide redoutée de tous.

On imagine assez bien Patricia Mazuy fantasmer le majestueux rocher rouge de Roquebrune sur Argens en parfaite planque pour Sanchez, sur lequel elle filme à plusieurs reprises des courses poursuites orchestrées par la musique de John Cale.  Le film devient alors une forme de réponse aux spéculations des polices et des badauds autour des grands meurtriers disparus (Xavier Dupont de Ligonnès, Yves Godard...) et le mystère tellement cinématographique qui s’en exhale.


S.D.

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La critique de L. Schérer

Solange Arnault (Sandrine Kiberlain) signale la disparition de son fils Dany au commandant François Visconti (Vincent Cassel). Pour lui, pas de doute, le gamin a fugué ou joue un tour à sa mère. Mais lorsqu’un appel anonyme affirme que « le cadavre est dans la forêt », l’enquête prend une autre tournure et Dany est sérieusement recherché. Les allers et venues de la police dans l’immeuble intriguent Yan Bellaile (Romain Duris), jeune père de famille excédé voisin de la famille Arnault, et ancien professeur particulier de Dany. L’enseignant au comportement un peu louche, qui entretenait un lien assez fusionnel avec son élève, se positionne ainsi d’emblée en suspect idéal.

François Visconti, personnage vulgaire, alcoolique, aux cheveux gras, traîne son impair usé de commandant dans les lieux fréquentés par l’enfant disparu : une forêt visitée de nuit par des amants qui consomment sur place, l’appartement de Solange Arnault qui attend le retour de son mari avec sa fille atteinte d’un handicap mental, et la cave de l’immeuble où Yan Bellaile donne ses cours particuliers de français. Écrivain raté, Bellaile s’empare du drame de la famille Arnault comme d’une opportunité pour un nouveau roman.

Fleuve Noir est un film policier classique qui en emploie parfaitement les ingrédients usuels : l’enquêteur torturé (ici par son délinquant de fils et son attirance pour Solange Arnault), la mère de la victime éplorée, le mystérieux voisin qui farfouille dans sa cave, et le dénouement bien glauque dont les lecteurs de romans noirs sont friands. Ce mélange donne une haletante enquête en immersion dans le quotidien de famille moins ordinaires qu’en apparence. Le personnage de l’écrivain fantasque et dérangé parvient à rompre avec ce classicisme en s’emparant de la fiction du film, qui s’écrit en même temps que ses bribes de roman. Dommage que son interprétation par Romain Duris tende souvent vers la caricature, comme celle de sa femme incarnée par Élodie Bouchez. Restent Vincent Cassel et Sandrine Kiberlain qui eux forment un duo parfait, où la Belle manipulatrice joue de sa tristesse face à la Bête avide de whisky et de vérité.

Personne n’échappe au Fleuve Noir qui traverse la paisible banlieue parisienne dont les drames ne se révèlent qu’une fois les portes d’immeubles entrouvertes...


S.D.

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La critique de L. Schérer

Une fusillade, deux morts, deux témoins et deux versions des faits. A coups d’interrogatoires et de confrontations, la jeune suisse-coréenne aguerrie major Sophie Jean remonte le fil tissé de ce drame en symétrie. Que s’est-il passé cette nuit là, dans la Zone Commune de Sécurité qui sépare la Corée du Nord de sa rivale du Sud ?

C’est autour du tristement nommé “Pont de non-retour” (comprendre qu’une fois le pont franchi entre les deux états en guerre, il est impossible de revenir) que deux baraquements se font face. Dans ce modeste habitat les soldats de chaque camp se relaient pour les surveillances de nuit. Un soir le pont est franchi par un soldat qui parvient à en revenir, vivant et joyeux. Alors la situation dégénère. Les “coupables” sont des jeunes gens, qui ressemblent plus à des ados qu’à des militaires, perdus dans l’absurdité du conflit qui les régit. Dans une atmosphère alourdie par l’imminente violence et la menace permanente, Park Chan Wook dédramatise par des dialogues frivoles, et des scènes presque apaisées, où les soldats se promènent de nuit dans le silence des herbes hautes qui, l’espace d’un instant, balayent les frontières meurtrières.

Le film s’apparente plus à un thriller politique qu’à une enquête policière, celle-ci servant plutôt à faire le lien entre l’incident passé et l’embarras du présent. Les recherches du major Sophie Jean sont presque secondaires pour le spectateur, qui trouve ses réponses dans les flash-backs sur lesquels le film est construit.

Bien qu’il vise ouvertement l’état du Nord, Joint Security Area n’a rien d’un film de propagande, tant il s’étend sur les qualités humaines des soldats des deux camps plus que sur leurs idéaux politiques. Ainsi on découvre quatre hommes avec les mêmes rêves pacifiques. Mais si les hiérarchies s’en mêlent, c’est le aussi le même reflexe qu’ils adoptent : tirer le premier pour avoir la vie sauve.

Magnifique histoire d’amitié impossible au milieu d’un interminable conflit : Joint Security Area est un film humaniste, dont la ressortie aujourd’hui sur nos écrans français résonne toujours tristement avec l’actualité de son sujet.  

S.D.

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La critique de L. Schérer

Pauline (Valérie Mairesse) 17 ans, vient en aide à Suzanne (Thérèse Liotard), 22 ans, enceinte et déjà mère de deux enfants dont elle peine à s'occuper toute seule. Le père, très occupé avec son studio photo, est en plus déjà marié. Pour Pauline, adolescente fougueuse et rebelle, Suzanne doit avoir le choix de garder son enfant ou non. Nous sommes en 1962, l’avortement est alors pratiqué clandestinement et dangereusement en France. Pauline réunit la somme d'argent nécessaire à son amie pour pratiquer l'opération en Suisse. Suzanne se libère de sa grossesse mais doit affronter un drame : le suicide du père de ses enfants. Sans ressource, elle retourne vivre chez ses parents à la campagne, qui acceptent difficilement leur fille-mère et ses deux enfants illégitimes. Suzanne et Pauline se perdent de vue.

Dix ans plus tard, Pauline devenue Pomme, est une femme libérée, et chante dans un groupe yéyé comme elle en a toujours rêvé. Suzanne est militante dans un planning familial à Hyères. Les deux femmes se recroisent en octobre 1972, lors du procès de Bobigny. Sans avoir le temps de savourer leurs retrouvailles, elles échangent leurs adresses et entament une relation épistolaire.

42 ans après sa première sortie, L’une chante l’autre pas revient colorer les salles obscures. La cause est grave mais le film ne l’est pas, grâce à la liberté qu’a pris Agnès Varda de parler de lutte avec légèreté : tout en humour et en chansons. Cette liberté, elle se l’autorise car en 1977, elle est déjà une réalisatrice et une féministe confirmée. Elle a fait partie des signataires du manifeste des 343, précurseur de la loi en faveur de l’IVG de 1975.

Ce qui préoccupe aujourd’hui Agnès Varda, venue présenter le film à l’occasion de sa ressortie en salle en version restaurée, c’est que cette œuvre puisse encore trouver un public autre que les cinéphiles avérés. Elle espère voir les jeunes filles et jeunes gens modernes concernés par la lutte qu’ont mené leurs grand-mères, qui continue aujourd’hui à travers la nouvelle génération à l'ère du mouvement #MeToo qui réclame respect et égalité des femmes. « La parité, moi, ça fait longtemps que ça me gratte », plaisante-elle en se félicitant d’avoir pu réunir une équipe de dix hommes et dix femmes pour réaliser son film.

L’une chante l’autre pas est une œuvre politique mais aussi une histoire d’amour et de solidarité. Malgré leur éloignement, et tout ce qui les oppose, Suzanne et Pomme parviennent à maintenir le lien cher qui les unit, en souvenir des tristes événements qui les ont rapprochés auparavant. A une cause universelle, Agnès Varda donne un peu de sa vie. Même si elle assure n'être ni Pomme ni Suzanne, elle fait partie de celles qui ont accompagné des avortements en Hollande. Elle donne aussi un petit rôle à son fils Matthieu Demy, et à sa petite fille Rosalie Varda âgée de 17 ans dont le visage en dernier plan est celui de la jeunesse à qui on confie l’avenir. Un peu daté et parfois mièvre, ce film reste savoureux pour son aspect documentaire sur la grande époque yéyé, colliers de fleurs et pantalons pattes d’eph’ des seventies, et l’interprétation très juste de Valérie Mairesse et Thérère Liotard, aujourd’hui disparues du grand écran.

S.D.

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