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La critique de L. Schérer

Premier film de Danielle Lessovitz, Port Authority tient son nom de l’immense gare routière de New-York où débarque Paul (Fionn Whitehead, découvert dans le Dunkerque de Dolan), un frêle garçon originaire de Pittsburgh. Mais à son arrivée, c’est une mauvaise surprise qui l’attend : sa demi-sœur censée l’héberger lui ferme la porte au nez sans donner d’explications. Contraint d’errer dans les rues à la nuit tombée, Paul rencontre Lee, un garçon de son âge qui lui propose une place en foyer en échange d’un sale boulot : mettre à la porte des locataires en difficulté qui ne payent pas leur loyer.

À l’inverse de Lee, Paul est un jeune homme consciencieux, encore plein d’illusions, qui refuse de croire que son rêve new-yorkais puisse se réduire à une telle misère. Lors d’une promenade nocturne, il pousse par hasard la porte d’un monde enchanté, celui d’une une communauté LGBT très diversifiée où se réunissent des afro et latino-américains autour d’une passion commune, le voguing. Blanc, hétérosexuel, et pas franchement l’âme d’un danseur, Paul est l’antithèse de cette joyeuse bande mais semble immédiatement contaminé, et la belle Wye avec qui il sympathise n’y est pas pour rien. Mais la « famille » (le nom que se donne le groupe de danseurs) de Wye semble assez réticente à l’idée que leur sœur s’acoquine avec un blanc bec sortie de nulle part, d’autant plus qu’elle possède une particularité qui pourrait la rendre vulnérable : c’est une jeune femme transgenre.

Cette problématique du transgenre amenée par le personnage de Wye est traitée par Danielle Lessovitz avec une grande intelligence, puisqu’elle apparaît comme un détail. Le « secret » est découvert par hasard, et ne constitue pas tellement un tournant dans le scénario, si ce n’est qu’il ne rend le couple formé par Fionn Whitehead et Leyna Bloom (actrice et mannequin transgenre) encore plus attachant. En effet, l’ouverture d’esprit de chacun, et la bienveillance qu’ils se portent l’un à l’autre malgré leur différence est extrêmement réjouissante et bienvenue dans l’hostilité de la grande ville qui les entoure. Bien qu’elle occasionne quelques situations délicates, cette spécificité de Wye n’est pas le sujet du film, de la même manière que le voguing est abordé plus comme une toile de fond qu’une curiosité. Ces univers sont regardés avec le même œil délicat que celui de Paul, avec curiosité et avec la distance nécessaire pour éviter le voyeurisme et l’appropriation. Port Authority pourrait en cela presque être une utopie, s’il ne se faisait pas rattraper de temps à autre par le racisme, l'homophobie, la pauvreté et les inégalités sociales auxquelles Wye et sa famille sont confrontées. Mais malgré cette réalité plus sombre que la cinéaste ne néglige pas, le film reste un hymne vibrant à la tolérance, une romance urbaine inattendue et très réjouissante.

S.D.

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Un flic sur le toit est un uppercut visuel dont on se souvient encore longtemps après la projection, et dont certaines séquences resteront à jamais imprégnées dans la rétine de nombreux cinéphiles. Filmé par une figure emblématique de la Nouvelle Vague suédoise, ce long-métrage policier participe à une réinvention du langage cinématographique dans le cinéma d’action à la manière d’un William Friedkin sur French Connectionet Police fédérale Los Angeles. Son réalisateur Bo Widerberg s’appuie une mise en scène maîtrisée et stylisée qui privilégie la caméra à l'épaule et un montage fracturé. Un modèle qui a sans doute inspiré Paul Greengrass pour ses films d'action avec Jason Bourne.
Avant d’être un film, Un flic sur le toit est un roman noir nordique nommé, dans nos contrées, L'Abominable Homme de Säffle, et qui a été écrit à quatre mains par Maj Söwall et Per Wahlöö. Datant des années 70, ce polar fait partie d’une série de livres autour du commissaire Martin Beck. Ce policier est une sorte Maigret qui enquête dans une Suède où sous le vernis aimable de la social-démocratie se cache en réalité un état répressif et violent qui flirte avec le fascisme.

Son réalisateur Bo Widerberg est une personnalité forte du cinéma suédois, inscrivant ses films dans une réalité sociale grâce à une mise en scène rageuse et ultra dynamique. C’est avant tout un cinéaste engagé qui voulait révéler les affres de son pays et rompre avec l'académisme glacé d’Ingmar Bergman. Il faut donc l’imaginer comme un homme passionné qui était prêt à faire exploser un hélicoptère en plein centre-ville de Stockholm pour apporter plus de réalisme à son film. C’était également un cinéaste qui privilégiait l'improvisation avec ses comédiens afin de capter un geste ou un regard qui lui permettait alors de nous révéler l’âme du personnage. Auréolé de plusieurs prix à Cannes, il s'attaque au cinéma de genre avec Un flic sur le toit dans une démarche assez semblable à Andrzej Żuławski sur Possession. À l’instar du réalisateur polonais qui venait lui aussi du cinéma dit « d’auteur », il ne prend jamais le genre de haut. Au contraire, il en respecte les codes pour mieux les sublimer grâce à son savoir-faire technique indéniable et sa manière d'appréhender le monde en anlysant les rapports sociaux.

Dans la première partie du film qui concerne l’enquête policière, on est totalement happé par les images de Bo Wildelberg et par la qualité de l'interprétation. Par l’intermédiaire d’une caméra à l’épaule, sa mise en scène nous plonge à la manière d’un reportage dans le quotidien du commissaire Beck qui doit enquêter sur l’assassinat d’un flic. La capacité du cinéaste à capter en quelques secondes un regard, à recadrer légèrement sur un acteur pour filmer un mouvement de lèvres afin de nous faire comprendre les doutes d’un personnage, est impressionnante. Dans la lignée d’un Pialat, Bo Widerberg est également un cinéaste qui maîtrise totalement le hors champ comme dans la scène du commissariat où de jeunes marginaux sont enfermés en prison pendant que notre héros interroge les collègues du flic assassiné. Par l’intermédiaire de cadres ouverts et d'un travail sur la bande-son qui privilégie les bruits extérieurs, il nous donne l’impression que la vie existe en dehors du film et des limites de l'écran.

Quant à la deuxième partie qui donne le titre du film, nous avons tout simplement le droit à une leçon de mise en scène. La caméra à l’épaule nous plonge littéralement dans l’action, le montage fait preuve d’une grande lisibilité et les audaces visuelles du réalisateur sont toujours d’actualité comme avec ce plan d’hélicoptère qui vient tomber littéralement sur l’écran et pour lequel Bo Widerberg a risqué sa vie. Pas besoin de 4DX ou de 3D pour nous plonger dans l’action avec ce réalisateur qui sait placer sa caméra et capter les regards pétrifiés des flics en intervention. Un flic sur le toit est tout simplement un chef-d'œuvre que tout amateur de film policier et d’action se doit d'avoir vu au même titre que le French Connection. Totalement indispensable et hautement recommandable !

Mad Will

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Ce premier long métrage du réalisateur et scénariste irlandais Mark Noonan est un film émouvant sur un sujet difficile, la construction mentale d'une jeune adolescente orpheline, Stacey, recueillie par son oncle Will (Aidan Gillen), tout juste sorti de prison. Ils iront s’installer ensemble dans les Midlands dans une caravane qui appartenait à la mère de Stacey. Le réalisateur est à l'opposé du mélo dans ce joli  portrait d’une jeune fille qui sait ce qu’elle veut et qui n'a pas la langue dans sa poche.

Le film tient d’abord sur la performance de Lauren Kinsella qui, par ses répliques truculentes et opportunes force son oncle à se dévoiler. Le proverbe dit « la vérité sort de la bouche des enfants ». Là ce serait plutôt : « les bonnes questions sortent de la bouche de Stacy ». Sans complexe, débrouillarde, elle est capable de s’opposer tant à son oncle qu’au conformisme social.

L’oncle n’est cependant pas qu’un faire-valoir. C’est un personnage auquel on s’attache au fur et à mesure du film, quand on comprend les raisons de son comportement et de son incarcération. Ainsi  petit à petit s’établira une relation de confiance entre eux qui leur permettra de créer des liens familiaux suffisamment forts pour résister aux épreuves, passées, présentes et à venir, sans que les fils tissés entre eux en viennent à se rompre.

Quant aux personnages secondaires, ils apportent une touche d’universalité au propos. Stacey et son oncle sont voisins d’un couple belgo-roumain qui aidera plus ou moins, et chacun à sa façon, les nouveaux arrivés sur le terrain à caravanes. En présentant chaque personnage au travers de ses contradictions, mais aussi des émotions qui le traversent, le réalisateur montre que chaque être humain est une personne à qui nous devrions d’abord faire confiance et non à l’inverse, nous méfier.

Il faut noter aussi l’excellent travail du directeur de la photographie, Tom Comerford qui accompli un très beau travail sur l’image en jouant avec les décors que lui offre les Midlands, mélange d’une campagne aux vastes horizons, d’un environnement miteux, (caravanes qui font figure de maisons, terrain vague), et de zones urbaines tristes constituées de rues aux façades grisâtres.

Un film subtil dans lequel les choses sont dévoilées peu à peu sans manichéisme, sans pathos inutile et sans mélodrame. Alors que tout aurait pu « tourner en vrille », les choses semblent s’arranger parce que les personnages ont mûri et sont capables de prendre les bonnes décisions, bien que tout ne marche pas comme ils l’auraient souhaité.

L.S.

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Il est tendance pour un habitant des villes, surtout les grandes, de se rêver un retour (ou un aller) vers ce qu’il appelle « la campagne » comme la promesse d’un quotidien apaisé.

Frank Beauvais, réalisateur, acteur, expert musical avait tout de l’intellectuel saturé de la grande ville lorsqu’il décide de s’installer en Alsace profonde, près du village où il a grandi. Mais après s’être séparé de son compagnon avec qui il partageait cette nouvelle vie rurale, Frank Beauvais se retrouve seul, dépressif, anxieux, et dans l’impossibilité financière d’envisager un retour à Paris, la ville qui l’aime et qui le comprend.

Durant ces heures sombres, le cinéaste est incapable de penser, de créer, alors il se nourrit des films des autres. Il regarde Jusqu’à cinq films par jour ou par nuit, il ingurgite tous les cinémas, les classiques, les inconnus, et sa cinéphilie devient folie. Reclus, diminué, il assiste également impuissant aux événements de l’année 2016 : l’omniprésence des militaires en ville, Nuit Debout, Nice, l’Irak, la Syrie, la mort de Michael Cimino. De ce drôle de temps, Frank Beauvais a tiré un texte, puis un long métrage.

Ne croyez surtout pas que je hurle est un essai cinématographique, uniquement composé de bribes de films, de quelques secondes pas plus, empruntées aux œuvres qu’il a frénétiquement regardées durant son exil. Montées bout à bout, ces micro-séquences accompagnent le récit lu en voix off par son auteur. Empruntées au passé, les images servent désormais au présent pour dresser un portrait terrifiant de la torpeur ambiante, d’une France repliée sur elle-même, dont le mutisme ne se rompt que lorsqu’elle se rend aux urnes. Frank Beauvais utilise sa voix, celle de cinéaste, de dépressif, de célibataire, de fils, avec un ton monocorde qui réussit à contenir l’émotion. Mais les images et les mots sont là, se répondent, s’illustrent, s’évoquent, et ce qu’il considère comme un cri étouffé devient un état des lieux hurlant, sidérant.

S.D.

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Film sur la prostitution à Paris d’une Chinoise du Dongbei, région du Nord-Est de la Chine, Larmes amères d’Olivier Meys relate le parcours de la jeune Lina (Qi Xi), persuadée de faire fortune, mais qui se retrouve, pour ne pas perdre la face, à faire le trottoir dans la capitale française.

Olivier Meys le plus chinois des réalisateurs belges (il a travaillé de nombreuses années en Chine), décrit les circonstances qui ont conduit Lina à vivre cette histoire sordide, montrant à quel point l’orgueil et le mensonge peuvent être destructeurs pour la personne, sa famille, et ses relations sociales. En effet, au fur et à mesure du film, la jeune chinoise ne voulant pas avouer sa véritable activité, invente des histoires dont les conséquences iront au-delà de sa propre personne. Dans cette spirale du mensonge, il faut souligner la performance de la jeune actrice chinoise qui passe avec brio durant 96 minutes du rôle de l’ingénue à celui de l’affranchie.

Avec son premier long métrage de fiction, le réalisateur montre avec précision la spirale d’enfermement vécue par cette jeune ambitieuse à la fois une victime et un bourreau d’une société du « bling bling » qui la poussera à devenir sans son consentement un rouage de la traite des jeunes filles. Il tisse également une critique sévère des deux sociétés, la française et la chinoise, toutes deux compromises dans de sales histoires de maltraitance de jeunes filles où la faiblesse financière est utilisée comme contrainte.

Un film dur dans son propos mais nécessaire comme témoignage par un réalisateur à suivre.

L.S.

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Les Lucioles du Doc est une association pour une éducation critique à l’image, menant des ateliers d’écriture et de réalisation principalement destinés à des publics dit défavorisés, dans le but d’encourager le plus grand nombre à se réapproprier les questions fondamentales qui font le fonctionnement d’une société.

 Au début de l'année 2018, l'Assemblée nationale examine une réforme de la Constitution envisagée par Emmanuel Macron. Léa Aurenty et Jonathan Vaudey, les deux intervenants des Lucioles, ont l’idée de proposer une réécriture de cette constitution par ceux qui en dépendent les premiers : le peuple qui souffre et à qui on ne donne pas assez la parole. Trois groupes ont donc répondu présent au projet, l’association des Femmes solidaire de Villeneuve Saint Georges, des élèves de première ES du lycée Jean Jacques Rousseau de Sarcelles, et des détenus de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

Durant six mois, le duo de cinéastes Claudine Bories et Patrice Chagnard ont suivi Fanta, Geoffrey, Soumeya et les autres législateurs en herbe dans cette ambitieuse aventure. Mais le documentaire ne se contente pas de relater la louable intention, il se dote de codes fictionnels, avec une avancée progressive, du suspens, et surtout de vrais personnages. En effet, c’est lors du tournage que certaines figures de ces trois groupes se sont révélées devant la caméra, devenant les acteurs principaux du films. C’est ainsi que Geoffrey de Fleury-Mérogis impressionne par la qualité de son langage et amuse la galerie avec son entêtement, que Nadine, une femme plutôt réservée de Villeneuve Saint Georges, fait preuve d’un engagement extraordinaire dans la revalorisation de l’éducation, aux côtés de Fanta, elle aussi mère de famille, et désespérée par l’absence de perspectives d’avenir qui s’offrent à ses enfants. Le film met très justement en parallèle des extraits de débats à l’Assemblée nationale (alors encore présidée par un certain François de Rugy) autour de la Constitution -une affaire publique par excellence- avec des images de citoyens devant user de grandes stratégies pour faire parvenir le moindre courrier.

Tourné l’an passé, Nous le peuple avait en quelque sorte entamé le mouvement de parole des Gilets Jaunes, avec moins de frasques mais tout autant de revendications, le plus souvent pertinentes. L’absence totale d’équipements publics dans certaines zones (Fanta révèle les larmes aux yeux que sa ville ne possède ni poste ni banque), la discrimination, l’omniprésence des élites, l’abandon de la police… tant de sujets qui persistent dans les préoccupations actuelles.

Sans être démagogique ni relever de la propagande (le film ne se rattache à aucun mouvement politique en particulier), ce documentaire est avant tout un geste démocrate et apporte une lueur d’espoir dans le triste paysage des réalités sociales qu’il décrit.

S.D.

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Edith du réalisateur britannique Simon Hunter n’est pas le film de l’année et n’en a pas la prétention. En effet on a déjà vu bien d’autres longs-métrages traitant de l’ascension d’une montagne (que ce soit dans des films documentaires ou des fictions édifiantes et/ou métaphoriques), ou de la constitution d’un couple improbable. Le traitement du sujet n’est pas non plus original : la structure narrative du film est très classique, et le réalisateur distille quelques plans mélodramatiques censés nous émouvoir à intervalles réguliers. Pourtant c’est justement ce classicisme qui permet au film d’exprimer sa force. Le réalisateur s’appuie sur cette forme pour délivrer le message : s’autoriser à vivre sa vie, tout simplement.

Edith (Sheila Hancock) n’a pas eu une vie facile. Elle a perdu enfant le père qu’elle adorait et s’est mariée jeune à un homme qu’on devine autoritaire et dont elle s’est occupée pendant trente ans après qu’il est devenu handicapé suite à un accident vasculaire. Elle a donc été très longtemps condamnée au rôle d’aidant. Après la mort de son mari, elle décide de réaliser son rêve d’enfant et part en train pour Inverness dans le but de gravir le mont Suilven, montagne emblématique de l’Écosse.

C’est dans les préparatifs et la réalisation de cette ascension que le spectateur trouvera son bonheur. Plaisir de la découverte de la nature, chaleur des relations humaines, dépassement de soi, les sujets d’émerveillement sont multiples. Ici pas de jeune guerrière qui sauve le monde avec un arc et des flèches, mais une vieille dame qui marche. Les amateurs de randonnée apprécieront certainement la performance de l’actrice qui, à 83 ans et pour les besoins du film, a réellement gravi le mont Suilven, prouvant s’il en était besoin que la marche se pratique à tout âge.

Les acteurs jouent très finement. Edith, drôle et émouvante, est accompagnée d’un guide, Johnny (Kevin Guthrie), personnage assez transparent qui gagnera de l’épaisseur grâce à sa  rencontre avec notre héroïne. La volonté d’Edith fera alors d’une pierre deux coups en sortant ce jeune homme de sa zone de confort.

Dans sa simplicité même Edith est un film sur la nature et la nature humaine qui donne tout simplement envie de vivre pleinement sa vie. Au final, une réalisation divertissante au message simple qui fait du bien.

L.S.

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The Bra est un magnifique film sans paroles, poétique, nostalgique, au rythme tranquille. C’est une fable étonnante dont l’action se déroule dans un Azerbaïdjan à l’opposé des habituelles images des gratte-ciels de Bakou et de la réussite économique de ce pays au bord de la mer Caspienne.

Le personnage principal (Predrag Miki Manojlovic), un conducteur de train solitaire sur le point de prendre sa retraite, mène son train de marchandises aux wagons rouillés entre la campagne et un quartier de la ville où les petites maisons biscornues bordent la voie au plus près. Si près même, que les habitants annexent la voie comme terrain de jeu, de travail ou y font sécher leur linge.

C’est pour cela que régulièrement le conducteur retrouve sur son pare-brise un drap, un ballon ou tout autre objet qui n’aura pas été retiré à temps de la voie de chemin de fer, malgré les coups de sifflet d’un petit garçon qui court prévenir les habitants en avant du passage du train (c’est dire si le train roule vite…). Lors de son dernier passage, le train attrape ainsi un soutien-gorge, que le conducteur cherche à rendre à sa propriétaire.

The bra est l’œuvre d’un réalisateur allemand Veit Helmer (Baikonur) malheureusement méconnu en France malgré les quelques 180 prix qu’il a glanés pour ses films lors de sa carrière. Ce long-métrage est une réussite en matière de mise en scène. En effet, se privant volontairement de dialogues,  Veit Helmer a soigné son montage et sa réalisation afin de rendre les situations complètement compréhensibles au spectateur. L’humour du film est tendre, désopilant, mais aussi très souvent mélancolique. En effet, The bra est une fable où les mouvements, les gestes et les mimiques de ses comédiens sont magnifiés par un réalisateur qui arrive à nous émouvoir tout en nous faisant rire.

En travaillant la bande-son avec la musique, les chants des personnages, et les bruits de la vie, celle-ci permet de renforcer l’attention du spectateur sur sa composition et le jeu des acteurs. On notera par exemple un passage où le futur remplaçant du conducteur à la retraite (Denis Lavant) a construit dans son habitation une machine reproduisant les bruits du train afin de l’accompagner quand il joue de la trompette. L’esprit du spectateur ne pourra s’empêcher de se référer à cette scène lorsqu’il se retrouvera dans le train en marche.

Cependant, le film n’est pas qu’une comédie. En effet, transparait à travers le scénario la vision d’une société où les rapports entre les hommes ne sont pas toujours tendres et dans laquelle les conditions de vie peuvent être compliquées. Même les relations hommes femmes ne sont pas toujours faciles, et les réactions des maris aux questionnements du conducteur sont parfois violentes.

En recherchant la propriétaire du soutien-gorge, le conducteur est ainsi amené à rencontrer des intérieurs plus ou moins riches et des conditions de vies plus ou moins faciles. Sans proposer une analyse exhaustive de toutes les couches de la société, le conducteur nous fait découvrir des aspects variés de l’environnement qu’il traverse. Le film devient ainsi une mine de découvertes possibles.

Bref on ne s’ennuie pas une seconde en visionnant ce film, on aurait même plutôt envie de retourner le voir afin d’y découvrir encore d’autres images/sons/situations qui n’auraient pas capté notre attention lors du premier visionnage.

L.S.

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Mjolk du réalisateur islandais Grimur Hakonarson (Béliers - Primé à Cannes) est d’abord un film porté par son actrice principale Arndis Hrönn Egilsdottir qui offre une superbe interprétation d’un personnage de femme agricultrice face à un véritable Goliath en la personne d’une coopérative mafieuse.

Inga et son mari Reynir vivent de la vente de leur lait dans une exploitation agricole islandaise. Suite à la mort accidentelle de son mari, Inga reprend les commandes de la ferme et se heurte à la coopérative hégémonique dans la région dont la prospérité tient à des pratiques plus que douteuses. C’est alors qu’elle déclare la « guerre du lait » pour retrouver son indépendance financière. Dans son combat, elle va chercher à convaincre ses voisins et les autres adhérents de la « coopérative » pour retrouver l’esprit de communauté qui a été à l’initiative de sa création.

Inga n’a pourtant pas le profil d‘une activiste. Femme d’un certain âge, bonne épouse et mère de famille, depuis toujours auprès de ses bêtes, elle ne cherche a priori pas les histoires, mais juste à être correctement rémunérée de son travail. Cependant, par la force du deuil qui a ébranlé ses certitudes et l’oblige à remettre ses habitudes en question, elle montre un caractère d’acier qui la conduit à la lutte. Jetant des regards noirs à ceux qui la contrarient, osant mettre en actions ses principes, elle bousculera son monde. Arndis Hrönn Egilsdottir incarne magnifiquement la force tranquille de cette femme à travers  son parcours vers l’émancipation.

Mjolk c’est ensuite un western/polar agricole à la croisée de Petit paysan et de Woman at war.

Dans une atmosphère de tension extrêmement bien rendue par le scénario et la mise en scène, le spectateur assiste à cette « guerre du lait » où tous les coups sont permis. Les plans oscillent entre de magnifiques plans larges des paysages islandais qui varient de couleurs selon les saisons, et des intérieurs filmés en plans serrés qui sont les espaces préférés des « mafieux ». Polar moderne parce que la guerre commence sur Facebook, le film est réaliste dans le sens où il montre que l’affrontement devient forcément physique et pas seulement virtuel pour que les choses bougent.

Réussissant à mélanger habilement les deux aspects du scénario (histoire personnelle du deuil et histoire politique et sociale) chacun portant l’autre, le réalisateur nous présente une métaphore des soubresauts d’une société où la modernité bouscule les traditions, où la peur du changement rime avec la peur de l’ouverture aux autres. Mjlok est un film à voir.

L.S.

 

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La critique de L. Schérer

Après avoir raconté l’enfance de Jeanne d’Arc sous forme d’une comédie musicale dans Jeannette, Bruno Dumont continue son étude de la Pucelle en s’intéressant cette fois à ses dernières années, de la bataille d'Orléans jusqu'à son procès à Rouen. Cette récente obsession pour l’héroïne de France est dans la lignée du tournant tragi-comique qu’a pris la carrière du cinéaste nordiste depuis Ma Loute, un cinéma totalement décalé, parfois opaque dans ses motivations (Bruno Dumont n’a cessé de clamer son athéisme), avec des comédiens non professionnels qu’il dirige en direct depuis le plateau grâce à un système d’oreillettes. Certaines vedettes se sont cependant déjà  prêté au jeu dans Ma Loute, comme Juliette Binoche ou encore Fabrice Luchini qui rempile d’ailleurs dans Jeanne pour une courte apparition sous les traits du roi Charles VII. Mais mis à part lui et Lise Leplat-Prudhomme qui campait déjà Jeanne d’Arc dans Jeannette, le casting de Jeanne est entièrement composé d’inconnus au visage stupéfait et à la diction hasardeuse, dans le même esprit des protagonistes du P’tit Quinquin. Mais là où le feuilleton télé déployait le jeu hésitant de ses comédiens comme un atout comique, son emploi dans Jeanne renforce au contraire la dimension dramatique du film. En effet, les déclamations appuyées et théâtrales de Maître Jean, de Frère Jean Pasquerel et autres Duc d’Alençon lorsqu’ils discutent d’envoyer ou non une jeune fille de 19 ans sur le bûcher sont d’autant plus accablantes qu’elles semblent entièrement dictées par une institution qu’eux mêmes ne comprennent pas. Il en est de même lorsque Jeanne est retenue prisonnière par les Anglais et que les jeunes gardes en charge de sa haute surveillance ânonnent leur texte, renforçant l’absurde de la situation.

L’incompréhension et l’hésitation qui règnent entre les gros bonnets face à une enfant quant à elle plus convaincante et déterminée que jamais malgré son jeune âge fait aussi de Jeanne un symbole moderne. Pour renforcer le contraste générationnel, Bruno Dumont a spécialement choisi une actrice de 10 ans pour interpréter une adolescente de 17 ans au début des faits. La jeune Lise Leplat-Prudhomme livre en cela une performance étonnante. De la même manière que la petite majorette du P’tit Quinquin, Jeanne a ce visage paradoxal très ordinaire et pourtant complètement captivant. Elle s’autorise d’ailleurs souvent à fixer l’objectif, de manière à ce que ses plaidoiries s’adressent ainsi au spectateur, et que son regard noir, lorsqu’il fixe le ciel, soit aussi un appel à l’œil omniscient de la caméra. Ce procédé atteint ses sommets lorsqu’il est couplé à la musique de Christophe, qui signe une bande originale incroyable d’après les vers de Charles Péguy dont la pièce fut d’ailleurs le point de départ de Jeanne. La voix du chanteur septuagénaire devenue cristalline avec le temps, jusqu’à parfois même s’effacer à la fin d’une phrase, résonne admirablement avec la fragilité de la très jeune condamnée.

Il ne faut pas aller voir Jeanne dans l’espoir d’y voir une reconstitution historique. Dumont se fiche de l'exactitude, mettant en scène le procès de Rouen dans la cathédrale d’Amiens ou encore les séquences de la prison dans un blockhaus des côtes nordiques. C’est pour cela qu’au milieu de ces anachronismes, la fascination que porte Bruno Dumont (ainsi que nombre de ses prédécesseurs de Bresson à Besson) à Jeanne d’Arc s’explique : elle est une héroïne intemporelle.

S.D.

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