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La critique de madwill

Je vous propose de découvrir ou redécouvrir une œuvre singulière du cinéma, un long-métrage qui oscille entre le thriller hitchcockien, les images baroques d’un Dario Argento et les créations surréalistes de Luis Buñuel. Le film Angoisse sur lequel nous allons revenir aujourd’hui est la seule réalisation horrifique de son réalisateur Bigas Luna qui fut une figure du cinéma espagnol des années 80 et 90. Il a été le peintre de la masculinité espagnole avec des œuvres sensuelles telles que Jambon, Jambon. Réalisé en 1987, Angoisse devait être un projet financé et tourné aux USA, mais le long-métrage ne trouva pas de producteurs. Son film d’horreur, Bigas Luna ira donc le tourner en Espagne grâce à des capitaux catalans. Pour faciliter son exportation, il tourne en anglais avec des acteurs américains dans les rôles principaux, comme Zelda Rubinstein la médium de Poltergeist dans le rôle d’une mère possessive au fort pouvoir de persuasion, ou Michael Lerner une gueule du cinéma américain vue entre autres chez Les frères Coen (Barton Fink) ou Woody Allen (Celebrity).

Angoisse est une oeuvre sophistiquée qui propose plusieurs niveaux de lecture. Son réalisateur souhaitait que les spectateurs voient le film sans rien savoir de son scénario.  Je vous invite donc à regarder le film avant de lire cette critique qui va m'obliger à décrire le dispositif narratif mis en place par Bigas Luna. À noter pour les plus sensibles d’entre vous que le film est interdit au moins de 16 ans en raison de plusieurs énucléations. Si vous vomissez à chaque fois que vous regardez Un chien Andalou, passez votre chemin ! Mais vous manquerez une expérience cinématographique absolument fascinante.

Mais que raconte Angoisse ?

John, un vieux garçon vivant sous la coupe de sa mère, travaille comme assistant ophtalmologue dans une clinique. Perdant peu à peu la vue, il commet de nombreuses erreurs qui lui valent d'être renvoyé. Sous la pression de sa mère, Alice, qui prétend détenir d'étranges pouvoirs hypnotiques, John se lance dans le crime. Il égorge des victimes pour se venger de son infortune et pour leur voler les yeux dans l'espoir de s'en servir pour stopper sa cécité.

L’architecture de Gaudi, une explosion de couleurs primaires, des mouvements élégants de caméra qui dirigent le regard du spectateur. Bigas Luna dès l'ouverture du film fait preuve d'une belle maîtrise technique avec cet oiseau qui veut s'échapper de la maison du tueur. Le réalisateur utilise de nombreux gros plans sur les yeux ou les armes blanches durant le film, on retrouve ici l’esprit des giallos (films d'exploitation italiens recourant au symbolisme) des années 70. Par contre, dans les scènes de meurtre, le film s'inspire des slashers américains (films avec un tueur souvent masqué qui tue des jeunes gens ) comme Vendredi 13 où le sang abonde avec des crimes dont la violence est exacerbée.

Angoisse est un film qui traite du regard. Comment pouvait-il en être autrement avec un long-métrage qui débute avec cette histoire d’un infirmier ophtalmologiste dirigé sous hypnose par sa mère et qui tue pour récupérer des yeux dans l’espoir de ne pas perdre la vue ? Mais Bigas Luna va vite dépasser le cadre du simple film d'horreur pour proposer une expérience unique. En effet, à la fin du premier acte du film où le tueur est renvoyé de son travail, on découvre que l'histoire de John et de sa mère que nous avons suivie jusqu’alors est en réalité un film nommé The Mummy qui est projeté devant un public dans un cinéma. Bigas Luna nous propose tout simplement une mise en abyme du 7ème art avec des scènes filmées dans une salle de projection où l’on voit des spectateurs réagir par rapport à la violence des scènes d'énucléation vues à l'écran.

Après nous avoir révélé que son film Angoisse parlait d’un public venu voir un film d’horreur appelé The Mummy avec un ophtalmologiste fou, il va essayer de nous faire perdre nos repères de spectateur en mêlant les différents univers fictionnels du film. Bigas Luna va ainsi nous donner à voir une scène d’hypnose parmi les plus impressionnantes du cinéma. La mère du tueur vue dans le premier tiers du film va hypnotiser son fils. Nous allons alors assister à un concentré d’images psychédéliques où l’on ne sait plus à qui s’adresse la marâtre en raison du recours à une caméra subjective qui nous place dans la tête de son rejeton. Cette séquence magnifiquement filmée est vraiment étonnante avec l’emploi de lumières stroboscopiques qui nous font perdre tous nos repères spatiotemporels. Pour augmenter notre malaise, Bigas Luna va régulièrement insérer dans son montage grâce à des champs-contrechamps, des plans de spectateurs qui se sentent mal. Après cette étrange séquence sous influence du suréalisme, le réalisateur espagnol s'amusera de plus en plus à entremêler les différents niveaux de réalité. Ainsi, le tueur commandé par sa mère partira dans un cinéma tuer ses occupants. Au même moment dans la salle qui regarde ses aventures, des gens se feront assassiner.

Certains critiques pensent qu’Angoisse est une condamnation du cinéma d’horreur puisque le film de Bigas Luna met en scène dans sa dernière partie des spectateurs qui se mettent à réagir comme le tueur du long-métrage qu’ils regardent. Ils se trompent lourdement selon moi. En effet, le dernier plan assez grand-guignolesque et mal aimé par ces mêmes critiques rappelle que le film n’est pas une oeuvre moralisante, mais un pur film de genre. Bigas Luna n’est pas venu ici asséner sa bonne morale à la manière d’un Wim Wenders dans The End of Violence. Pourquoi a-t-il choisi de réaliser un film d’horreur alors qu’il n’a presque jamais oeuvré dans le cinéma d’exploitation ?

Le réalisateur ibérique a sans doute été intéressé par la position du spectateur dans le cinéma d’horreur qui vient dans une salle pour regarder un film censé le mettre mal à l’aise. Cette situation est acceptée par le spectateur qui s’amuse à se faire peur, car il est du bon côté de l’écran avec ses popcorn et ne risque rien.  Avec Angoisse, Luna a essayé de briser le 4ème mur. Son film n’est donc pas une simple fiction, mais plutôt une oeuvre expérimentale qui essaye de nous faire vivre de façon intense des sensations telles que la peur ou la confusion. Il faut s’imaginer qu’Angoisse a été pensé comme une expérience collective (courez voir le film quand il est diffusé en festival) à voir dans une salle de cinéma où il est impossible de savoir si un tueur se cache parmi les gens assis autour de nous.

Ce film témoigne de l’immense talent d’un réalisateur qui a été malheureusement un peu oublié par le public et la critique et que je souhaitais réhabiliter. Violent,  dérangeant, surréaliste, un film hautement recommandable, tout simplement un indispensable de Mad Will !

Mad Will

Le film en DVD sur Amazon : https://www.amazon.fr/Angoisse-Bigas-Luna-DVD-Blu-ray/s?ie=UTF8&page=1&rh=n%3A405322%2Ck%3AAngoisse%20Bigas%20Luna

Le film en VOD : http://www.videofutur.fr/viewTitleDetails.do?titreId=10006741

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La critique de L. Schérer

A 85 ans, le portraitiste Alain Cavalier n’a pas encore dit son dernier mot. Son producteur attitré Michel Seydoux a condensé six portraits extraits du journal filmé que le cinéaste tient depuis vingt-cinq ans. 6 x 49 minutes de son regard affuté et amusé sur le monde qui l’entoure et qui seront distribués en salles en 3 parties de deux portraits.

Comme à son habitude Alain Cavalier aborde le cinéma sans le cacher. Il commente ce qu’il filme, il se laisse apercevoir dans le reflet d’un miroir, comme un enfant à qui on viendrait d’offrir sa première caméra. De cet enfant le cinéaste a toujours l'émerveillement de chaque nouvelle chose qu’il découvre en allant à la rencontre de ces hommes et femmes dont les drôles de vies le passionnent.

Il y a d’abord Léon, le cordonnier bien aimé, la star du quartier, qui surprend ses habitués en annonçant un jour par une petite affichette son départ en retraite. Car oui, les clients se bousculent encore par dizaines pour réparer les semelles de leurs vieux souliers en cuir qui s’entassent dans la minuscule boutique de Léon. Il est Arménien et a un caractère bien trempé, à l’inverse du discret Cavalier. Pourtant comme un deuxième film dans le film, les deux hommes se lient d’amitié, sous les yeux du spectateur.

Après que Léon a fait ses adieux en mangeant ému une part d’un énorme « gâteau chaussure » confectionné par ses proches, Guillaume, le second sujet des Six Portraits XL, se prépare à ouvrir sa nouvelle boulangerie. Guillaume travaille de quatre heures du matin à sept heures du soir pour réaliser son rêve d’excellence.

Il y a ensuite Jacquotte qui fait sa ronde annuelle dans la maison de ses parents remplie de souvenirs dont elle refuse catégoriquement de se défaire, Daniel, obsédé par le ménage qui a renoncé au cinéma et est devenu accro aux jeux à gratter, Philippe, l’hyper actif du PAF qui enchaîne les interviews, et enfin Bernard, acteur et ancien camarade de Cavalier sur Le plein de super et Libera me, qui prépare désormais un seul en scène au théâtre.

Cavalier rend compte avec délicatesse et bienveillance du quotidien de ceux qu’il filme, comme il l’avait fait auparavant dans Vies. En filmant avec simplicité les « petites choses » le réalisateur nous communique son plaisir de cinéaste. Pourquoi Léon, Guillaume, Jacquotte et les autres, ces parfaits anonymes nous apparaissent-ils soudain si attrayants ? C’est ça, la magie Cavalier.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Si vous n’allez au cinéma qu’une fois par an ce sera cette année pour En liberté ! Franchement, ce film est à ne pas manquer, je n’avais jamais autant ri devant une comédie policière depuis Les tontons flingueurs. Cette comédie, bien plus drôle et plus relevée que certaines comédies françaises millionnaires en entrées, est sans doute le meilleur des films de son auteur, Pierre Salvadori (connu entre autres films pour Dans la cour ou Les apprentis).

Yvonne (Adèle Haenel ici dans son meilleur rôle), inspectrice de police, s’aperçoit après la mort de son policier de mari (Vincent Elbaz), qu’il était un flic ripou. Elle voudra alors réparer les torts causés par son conjoint, s’intéressant particulièrement à Antoine (Pio Marmaï) qui a passé par la faute du mari corrompu huit ans derrière les barreaux, quand bien même il était un parfait innocent. Et forcément cela va créer en elle, dans sa famille (elle est mère d’un garçon d’une dizaine d’années), et vis-à-vis de ses collègues, un certain nombre de tensions qui seront le détonateur de situations comiques.

Grâce à une écriture de dialogues parfaitement ciselés, En liberté est un film comique qui n’oublie pas d’être profond. Le réalisateur se penche avec tendresse, finesse et humour sur les relations entre la mère et le fils, sur la part du roman familial dans la construction du préadolescent. La manière dont le réalisateur parvient à intégrer de la gravité dans ce qui apparaît comme une comédie loufoque est l’une des plus grandes réussites du film. Mais il y a encore plus. Sans affronter des sommets de questionnements existentiels, le spectateur s’interrogera sur le « syndrome du sauveur ». Jusqu’où doit-on, peut-on, aller pour aider (sauver) l’autre ? A quel moment l’empathie devient envahissement ?

En liberté ! C’est la liberté retrouvée d’Antoine et de ce qu’il en fait, mais c’est aussi la liberté de tous les êtres de choisir leur vie (sublime scène de retrouvailles d’Antoine et de sa femme où celle-ci fait rejouer au sens propre du terme ce retour pour mieux l’apprécier) en fonction de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont été et de ce qu’ils veulent devenir.

Vous l’aurez compris, ce film est une vraie comédie, de celles qui font honneur au cinéma français et qui, surtout, font le bonheur des spectateurs.

L.S.

 

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La critique de L. Schérer

Bamse est un film d’animation suédois, adaptation des aventures du personnage éponyme, un ours sympathique qui côtoie des personnages et des situations qui font référence aux héros de bandes dessinées de notre enfance. Il ressemble à Obélix et Astérix en ce qu’il est fort et courageux, et qu’il distribue à ses amis le miel du tonnerre que fabrique sa grand-mère et qui a les mêmes effets que la potion magique de Panoramix. Par ailleurs, certains des personnages de l’animation ressemblent soit à Géo Trouvetou, soit aux célèbres Rapetou du journal de Mickey.

Le graphisme « vintage » nous fait replonger dans ce monde où tout était simple, les gentils et les méchants bien identifiés, au risque du stéréotype. Mais la magie opère, que ce soit lors d’un repas autour d’une table bien garnie, ou en pleine action contre les méchants voleurs, dont le chef est un rusé renard, forcément. On s’identifie facilement à cet ours sympathique, toujours prêt à aider et à défendre ses amis. Ses aventures sont drôles et prônent des valeurs de partage et d’amitié, plus que nécessaire dans nos sociétés, en opposition à la rapacité et la méchanceté des bandits.

Bien connu des Suédois depuis sa création en 1966, Bamse arrive en France au cinéma le 24 octobre pour, nous n’en doutons pas, la plus grande joie des petits et des grands.

L.S.

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Curieux film que ce premier long métrage de la réalisatrice israélienne Hadas ben Aroya. Presque anthropologique le film décrit une jeunesse déroutée et déroutante, qui n’a de repères que sur les réseaux sociaux, comme si elle avait perdu la notion de la rencontre physique, « dans la vraie vie ».

Le personnage principal Joy (jouée par la réalisatrice) ne veut pas rester seule, ne supportant pas la séparation d’avec son petit ami. Elle fait alors un peu tout et n’importe quoi pour … on se sait trop d’ailleurs, compenser son manque affectif ? remplir la vacuité de ses journées ? se prouver qu’elle existe ? Elle provoque des rapports avec un bon ami Nir, étudiant logorrhéique et azimuté, ou avec un homme de passage, mais cela ne marche pas vraiment, agissant lors de ces rencontres comme sur son smartphone, d’une façon directe, voire brutale et toujours maladroite, comme si elle pouvait faire et défaire une relation de la même façon que l’on aime ou on n’aime plus sur les réseaux sociaux. Pourtant le personnage est attachant, il n’a aucune mauvaise intention, bien au contraire. On le voit à plusieurs occasions chercher à plaire à l’autre mais toujours sans s’engager ou en tout cas en pensant que cela ne l’engage pas.

La réalisatrice filme ces instants de vie de façon très directe dans des plans serrés sans fioritures, sans effets superflus, collant ainsi adroitement à son propos.

Est-ce là le portrait d’une jeunesse en quête de sens et sans moyens d’y parvenir ? Si c’est le cas, le constat est lourd. Les réseaux sociaux ont perverti le sens du mot « connecté » en faisant perdre le mode d’emploi des relations humaines. Est-ce le futur et très proche monde auquel la réalisatrice pense que l’on va aboutir ?

Quoiqu’il en soit, ce film est important car il fait prendre conscience que quelque chose ne va pas dans la façon dont les relations sociales et humaines évoluent, et oblige le spectateur à se questionner à ce propos. Du grain à moudre, donc.

L.S.

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Drôle et coloré, l’univers de Non-non réjouira certainement les tous petits. Dans ce programme de trois courts métrages dynamiques, adaptation des histoires de Non-non de Magali Le Huche (Les éditions Tourbillon), nous suivons Non-non l’ornithorynque et ses amis, le crabe Magaïveur, la grenouille Zoubi, l’ours Grocroc, le lapin Bio, et la tortue Grouillette, qui, avec plus ou moins de réussite, rivalisent d’ingéniosité pour aplanir les problèmes que rencontre la petite communauté des habitants de Sous-bois les bains. Les aventures s’achèvent à chaque fois par un « non non » réjouissant et subtilement placé qui donne son nom au personnage principal.

Ici pas de personnage secondaire, chacun a sa propre psychologie, simple mais non simpliste, qui lui donne une vraie épaisseur, le rend très attachant, et permet de crédibiliser le récit en accrochant le spectateur, grand ou petit. Un vrai bonheur !

D’autre part il faut souligner l’excellence technique du réalisateur, Mathieu Auvray, qui a su créer des personnages que l’on croirait faits de pâte à modeler tant sa maitrise de l’outil numérique est époustouflante. La prouesse technique au service de l’adaptation permet de présenter aux spectateurs un film tendre et jubilatoire qui défend haut en couleur les valeurs d’amitié et de solidarité.

L.S.

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En 1994, Bobby Wilcher est condamné à mort par un jury de douze personnes. Parmi elles, Lindy Lou qui, comme les onze autres jurés, a voté en faveur de la peine capitale. Près de vingt ans plus tard, le réalisateur Florent Vassault est allé à la rencontre de cette femme qui, rongée par la culpabilité, décide de retrouver les autres membres du jury pour partager son sentiment.

Le film se déroule sous la forme d’un road movie, suivant au Mississipi le périple en voiture de Lindy Lou. C’est pendant ces trajets qu’elle se confie à la caméra, avec une aisance remarquable. Derrière la « militante » qui revendique une volonté de transmission de réflexion, se trouve une femme extraordinaire, pleine d’humanité et de bon sens, dans une Amérique qu’elle a parfois du mal à comprendre. Ainsi, son mari, sa petite fille et le reste de son entourage sont comme 49 % de la population favorable à la peine de mort.

Tandis que Lindy Lou mène son enquête, Florent Vassault utilise son œil de cinéaste pour réaliser une étude du pays en s’immisçant dans les maisons de quartiers résidentiels où vivent les jurés  qui n’ont pour la plupart pas bougé depuis 1994. On découvre ainsi les intérieurs huppés de lotissements presque uniquement habités par des blancs dans ce qui semble être un Etat très conservateur.

Lindy Lou ne s’attarde pas sur le cas particulier de Bobby Wilcher, reconnu coupable de deux meurtres, mais sur les victimes collatérales de son exécution, les jurés civils à qui est revenu la décision traumatisante de donner la mort. En effet, au contact de Lindy Lou, les langues se délient et on découvre que la plupart des anciens jurés restent eux aussi hantés par cette condamnation. Un film important, digne de son sujet.

S.D.

 

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14 juillet 1789, les Parisiens prennent la Bastille et rendent à leur ville la lumière. Littéralement dans le film de Pierre Schoeller : les briques tombent unes à unes et les rayons du soleil illuminent le visage de Solange (Noémie Lvovsky) et Françoise (Adèle Haenel). C’est à hauteur de ce peuple, et particulièrement de ces femmes, que l’auteur de L'Exercice de l’Etat filme les années de révolution, de la Bastille jusqu’à la mort du Roi, en passant par le massacre du champs de Mars et les premières assemblées.

L’occasion de réviser son Histoire mais aussi de l’aborder autrement que du point de vue monarchique (incarnée ici par un Laurent Laffite à l’oeil vitreux) et de se concentrer sur des scènes quotidiennes des lavandeuses, du souffleur de verre (Olivier Gourmet) et du voleur de poules gracié (Gaspard Ulliel), qui refusent de « passer leur vie à la gagner ».

Les protagonistes habitués des films de révolution françaises sont ici moins présents, mais leurs furtives apparitions suffisent : Denis Lavant en Marat qui, au-delà de posséder évidemment le physique de l’emploi, excelle dans ses coups de sang à l'assemblée, tandis que Louis Garrel en Robespierre qui ne joue ici pas les beaux parleurs comme il en a coutume, mais se démarque par sa sobriété glaciale propre à l'Incorruptible.

Si le film n'échappe pas à certaines difficultés propres aux films en costumes, ses combats de bons mots pas toujours crédibles (en partie à cause du casting façon défilé Saint Laurent), et le recours obligatoire à l’artifice (perruques, maquillage et fausse poussière) parfois raté, il confirme que Pierre Schoeller est un vrai metteur en scène. Il oscille entre ombre et lumière qui balayent les regards tantôt inquiets tantôt épris d’espoir des révolutionnaires. Il filme un cheval noir désorienté dans les Tuileries, une image d'accalmie qui reste en tête, tout comme la frénésie et l’énergie politique des scènes de confrontation entre un peuple et son roi. Une fresque historique de plus, mais pas superflue.

S.D.

 

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Sous ses apparences rustiques, Kuandyk (Kuandyk Bussenbaev) cache une sensibilité esthétique exacerbée. Amoureux de son amie d'enfance Saltanat (Dinara Baklybayeva), qui doit se rendre à la ville pour tenter d'éponger les dettes de sa famille, il l'y accompagne pour veiller sur elle. Les deux jeunes campagnards vont devoir résister de tout leur idéalisme pour ne pas se laisser corrompre par la laideur du béton et des mœurs urbaines. 

   Placé sous le patronage d’Albert Camus, ce nouveau film du réalisateur kazakh Adilkhan Yerzhanov est définitivement francophile. Non seulement son personnage principal est un lecteur passionné du philosophe de l’absurde, de la révolte et de l’amour, mais l'extravagance de son scénario et la pétulance de sa palette chromatique le placent dans la filiation des films les plus joyeusement absurdes de la nouvelle vague française, Pierrot le fou en tête.

   Francophile dans son ton, il n'en reste pas moins kazakh dans sa matière, puisque ce sont bien les beautés arides de la steppe, dont toute la splendeur nous est restituée par une photographie lumineuse, qui inspirent à ses héros le sentiment du sublime. Ne laissant rien au hasard, le géomètre Yerzhanov soigne ses cadres qui deviennent les écrins somptueux de compositions soignées.

   « Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile », affirmait Camus dans Noces après avoir décrit dans un langage à la sensualité troublante les multiples couleurs des paysages algériens. Totalement insensibles à l'attraction de l'argent ou du pouvoir, les protagonistes de La tendre indifférence du monde y préfèrent de la même façon la contemplation amoureuse de champs fleuris baignés de lumière, qui leur enseigne la double vérité de la gratuité et de l'éphémère. « S'il est vrai que toute vérité porte en elle son amertume, écrivait encore Camus, il est aussi vrai que toute négation contient une floraison de ''oui''. Et ce chant d'amour sans espoir qui naît de la contemplation peut aussi figurer la plus efficace des règles d'action. » Entraînés malgré eux dans un malheureux enchaînement de circonstances, les deux amants vont tout tenter, malgré leur connaissance de la fin tragique qui les attend. De cette bataille perdue d'avance, ils sauront tirer l'heureuse satisfaction d'avoir été des Sisyphes heureux.

F.L.

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Dans le Paris de la Belle Époque, guidée par le livreur Orel, une petite kanake métisse nommée Dilili découvre les différents lieux de la ville et nombre de ses plus fascinantes personnalités. Dans leurs pérégrinations, ils sont témoins d'enlèvements de petites filles revendiqués par les Mâles-Maîtres, un réseau clandestin obscurantiste qui terrorise la population parisienne en menaçant de rééduquer les femmes pour leur faire perdre leur goût croissant pour l'indépendance. Aidés par les hommes et les femmes d'exception de cette période de rayonnement de la culture française, les deux amis tentent alors de remonter la piste des kidnappeurs jusqu'à leur repaire secret pour pouvoir démanteler leur réseau.

   Après nous avoir plongés dans les univers chatoyants de civilisations extra-occidentales, Michel Ocelot a voulu rendre hommage à la beauté de Paris. C'est donc à partir de photos qu'il a prises des endroits les plus emblématiques comme les plus confidentiels de la ville-Lumière qu'il a constitué le décor de l'intrigue de son nouveau conte humaniste. Tournant délibérément le dos aux techniques de 3D réalistes qui de son point de vue sont incapables de susciter le rêve comme le fait une belle 2D stylisée, Michel Ocelot conserve une esthétique proche de celle avait déjà tant séduit dans Kirikou ou Azur et Asmar. Le contexte parisien n'empêche pas le réalisateur d'utiliser le spectre le plus étincelant de la gamme chromatique avec lequel il sait si bien nous éblouir de film en film. Pas loin d’égaler l’éclat de la case de Karaba, les appartements décorés dans le style Art nouveau ou le lac souterrain secret de l'Opéra lui fournissent l’occasion de déployer tout son art.

   L'admiration de Michel Ocelot pour un très grand nombre de personnalités de la Belle époque, à laquelle s'ajoute sa passion pédagogique, transforment parfois Dilili à Paris en passage en revue à la densité un peu indigeste. Reconnaissons-lui la circonstance atténuante d'inscrire cette pratique dans un aspect symbolique important du scénario : la recherche par sa jeune protagoniste du métier qu'elle pourrait exercer plus tard. Parmi la profusion d’artistes et de scientifiques qui défilent sous les yeux de Dilili figurent en effet quelques-unes des premières femmes à exercer des métiers jusque-là exclusivement masculins, un éventail de portraits de pionnières dont on comprend aisément l’intérêt éducatif.

   Pour terminer sur une note positive et musicale, saluons la qualité des dialogues, toujours piquants, mais aussi des chansons, aussi poétiques qu’édifiantes, sans oublier les magnifiques compositions originales de Gabriel Yared. Tous ces éléments qui viennent flatter l'oreille et le cœur du spectateur complètent à merveille l'épopée parfois sombre mais le plus souvent lumineuse que nous offre le maître français de l'animation.

F.L.

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