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La critique de L. Schérer

Boire le thé c'est avant tout prendre son temps, se concentrer sur les gestes et prendre conscience du rythme des éléments. Le sens de la vie, c’est savoir prendre du recul sur les choses, prendre une pause nécessaire à la frénésie de l'existence. Tout cela se trouve dans une tasse de thé pour qui sait la regarder attentivement. Au Japon, la cérémonie du thé est un art à part entière, une prestation codifiée, une carte postale qui fascine et enchante les touristes curieux par la précision des gestes, la patience et la poésie qui émane de la tradition. Néanmoins, le regard exotique oublie souvent que derrière le rituel et la codification se trouve des raisons très pratiques. La répétition des gestes apporte certes la beauté et la perfection du mouvement, mais pour celui qui les fait, elle apporte surtout la quiétude de l'esprit nécessaire à l'observation du monde. Dans un Jardin qu'on dirait éternel porte cette même ambivalence. En apparence il s'agit d'un film un peu contemplatif au sujet de l'apprentissage du thé, mais en l'observant plus attentivement, on y voit l'analyse de la société actuelle.

Le film de Tatsushi Omori (Whispering of God - 2005) nous propose de suivre le parcours initiatique de Noriko (Haru Kuroki) dans son apprentissage de la cérémonie. La première fois qu'elle se rend chez madame Takeda (Kirin Kiki), Noriko sort à peine de l'université et n'a pas de réels buts à accomplir. Elle ne s'y rend que parce que sa cousine Michiko (Mikako Tabe) l'y traîne. Toute la vie de Noriko s'est déroulée en suivant un modèle pré-établi, bien conforme au parcours des jeunes femmes de son âge. L'école, le collège, le lycée, une filière universitaire choisie en rapport avec ses résultats au bac, puis la recherche d'un emploi sans trop d'envergure. Son futur est tout tracé. D'ici quelques années, elle devrait  rencontrer un homme, se marier assez vite, tomber enceinte dans la foulée et donc s'arrêter de travailler pour se consacrer à l'éducation des enfants et au soutien de son mari qui, s'il a suivi les mêmes rails rentrera tard le soir et sera fatigué le week-end. Ainsi va toujours la vie de millions de femmes japonaises qui, pour 60% d'entre-elles, arrêtent de travailler après avoir enfanté. D'ailleurs sa jolie cousine en prend le chemin, sa famille lui a arrangé un mariage avec un homme très bien.

Hélas, Noriko n'a pas tout à fait la même chance que sa cousine. Oh, elle n'a pas l'âme d'une rebelle pour un sou, ce serait même plutôt l'inverse, mais le destin déraille un peu quand son petit ami ne s'avère pas aussi charmant qu'elle l'aurait souhaité. L'incident de parcours ébranle sa vie toute tracée. Dès lors, comment trouver sa place dans la société ? Pas mariée, pas mère, pas de carrière ambitieuse... En filigrane, le film dresse alors un portrait sévère de la pression vers l'uniformité qui s'exerce sur les individus au Japon. Être comme tout le monde reste d'une importance capitale aux yeux de la société. En ne suivant pas le chemin pré-établi, Noriko glisse dangereusement vers la case des ratées et ce n'est pas tant les autres qui le lui font remarquer qu'elle même. Même ses gestes restent gauches alors qu'elle apprend la cérémonie du thé depuis plusieurs années et qu'elle ne rate jamais son cours hebdomadaire.

Pourtant et contre toute attente, Noriko n'a jamais arrêté la pratique du thé. On ne peut pas dire qu'elle soit devenue une experte, elle n'y a pas mis suffisamment d'efforts et elle n'est pas particulièrement douée, mais elle a persévérée. Elle ne demande plus pourquoi tels ou tels gestes sont effectués ainsi, elle a appris que le rituel en lui-même était parfois plus important que son sens. L'attente, l'apprentissage par l'observation, l'enseignement de ses connaissances et la répétition inlassable, voilà qui peut paraître disproportionné à l'impatient, mais dans le thé, comme dans les arts martiaux, cette expérience amène au plus précieux : l'ici et maintenant. C'est certainement la raison pour laquelle on ressort de la séance l'esprit léger, éclairé même.

Dans un jardin qu'on dirait éternel est un film qui émeut par sa beauté philosophique autant que par ses images et sait communiquer la bonne humeur rafraîchissante de ses protagonistes. Comme le dit une maxime accrochée dans le pavillon de thé, "chaque jour est un bon jour". Kiki Kirin (Une affaire de famille, Still Walking, Hanezu), immense actrice japonaise,  y signe le tout dernier rôle de sa carrière et il y a quelque chose de très émouvant à la voir en passeuse de tradition. Celle qui fut la lumière de tant de chefs-d'oeuvre de Hirokazu Kore-Eda et de Naomi Kawase s'est en effet éteinte en 2018 à soixante-quinze ans. Comme souvent, elle ne manque pas de déclencher les rires et d'attirer la tendresse des spectateurs, et j'ai eu bien du mal à retenir mes larmes d'émotion en voyant son nom au générique une toute dernière fois. À ses côtés Haru Kuroki signe également une performance exceptionnelle en campant avec succès l'évolution de Noriko sur vingt-cinq ans. Le duo d'actrices fonctionne à merveille malgré leurs quarante-sept années d'écart.

Pour conclure, Dans un jardin qu'on dirait éternel est un film sublime et rafraîchissant qui, pour une heure quarante, vous transportera dans la quiétude du Japon éternel. 

Gwenaël Germain

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La critique de L. Schérer

Réalisé par Satoshi Miki, un réalisateur quasi inconnu en France, Adrift in Tokyo est une belle découverte à mi-chemin entre le film contemplatif et le film What The Fuck japonais. Ici, nulle intrigue rocambolesque ou romance passionnée, mais une simple balade de plusieurs jours au cœur de Tokyo en compagnie de deux héros mi-loubards, mi-paumés, le scénario se résumant aux discussions, souvenirs et rencontres générées par la balade. Adrift in Tokyo ressemble à une mise à l’écran de la bande dessinée de Jiro Tanigushi Le promeneur auquel on aurait injecté un brin de folie et une coupe mulet à l’un des personnages centraux.

Le film est construit en deux parties. La première lance l’intrigue puis nous permet de découvrir la ville de Tokyo tandis que les deux comparses se baladent tantôt dans la mégalopole électrique, tantôt dans les ruelles calmes et les magasins traditionnels. Cette partie permet au réalisateur de présenter succinctement les personnages et de découvrir la population de la ville, dont il présente la frange la plus à la marge avec tous les stéréotypes qui l’accompagnent. De rencontres en rencontres se créent des tableaux de vie venant souligner les errances et les difficultés présentes dans une société japonaise en pleine mutation. Violence conjugale, sentiment de solitude, procrastination au travail, immigration et éclatement de la cellule familiale sont esquissés le temps de quelques minutes, comme une analyse sociale éparpillée çà et là malgré la caricature et le ton humoristique.

La seconde partie du film permet au personnage de se reposer au sein d’une simili famille. Le film se concentre alors beaucoup plus sur les principaux protagonistes et l’histoire prend un peu plus de corps. Tandis que les rencontres du début du film étaient expédiées en quelques scènes, la seconde partie confronte Fukuhara et Fumiya à la vie de famille avec deux femmes. Le banal du quotidien permet alors de rapprocher les personnages du spectateur, nous donnant presque envie de les rejoindre à table avant d’affronter une fin à la fois douce et inéducable.

Il est assez compliqué de décrire Adrift in Tokyo car le film ne repose ni sur un scénario travaillé, ni sur un rythme incroyable, son pitch semble ennuyeux, sa qualité visuelle est inégale et les acteurs surjouent à la manière des comédies japonaises. Pourtant, il se dégage irrémédiablement quelque chose du film, comme une folie douce qui nous transporte le temps du voyage qui me pousse à la recommander à tous ceux qui s’intéressent plus aux personnages et au cadre sociologique qu’au scénario dont l’apparente absurdité disparaît au fil du film. Bref, une belle découverte qui me fait encore plus apprécier Outbuster.

Gwenaël Germain  

Film visible ici : https://www.outbuster.com/completement-a-l-est/adrift-in-tokyo

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La critique de Francescu

Peut-on être nostalgique d'un voyage que l'on n'a pas fait physiquement ? Assurément. C'est en tout cas la sensation que l'on a après avoir passé près de deux heures en compagnie de Thomas Pesquet dans la station internationale. C'est que là haut, à quatre cent cinquante kilomètres de la surface, on a un peu la sensation de flotter, comme dans un rêve de coton. Sous nos yeux le temps s'arrête, on regarde le quotidien des astronautes, comment ils se rasent, comment ils travaillent, comment ils mangent et puis... Et puis il y a l'espace. Pas un Espace de science-fiction, pas une image de synthèse, non... De 2001 à Gravity, de Kubrick à Cuarón, aucun n'arrive à la cheville de ces images là. La force du réel.

De vraies images de lever de Soleil, de la couleur orangée de l'atmosphère, de la profondeur du vide et puis la Terre plus étincelante et colorée qu'on ne l'a jamais imaginée. On reste estomaqué par notre bonne vieille Terre, que l'on contemple là, sous nos pieds. Alors quand Thomas, tout en scaphandre, ouvre l'écoutille et sort dans le vide sidéral, notre respiration s'arrête et nos tripes se nouent. C'est beau et terrifiant à la fois de se jeter comme ça dans le rien, les pieds en avant. Dans nos oreilles le souffle de Thomas s'accélère. Il a beau être un professionnel surentrainé, un héros aguerri, au moment de mettre un pied dehors sa respiration trahit son émotion avant que son self-control ne reprenne le dessus. Quelques secondes où l’émotion le submerge, quelques secondes où nos cœurs battent la chamade avec le sien.

Rien ne nous prépare à ça, et certainement pas les images d'archives de la NASA des missions Apollo que l'on a vues en boucle à la télévision. Dans nos têtes la conquête spatiale avait le quelque chose de suranné des images sépia des années soixante, soixante-dix, jusqu'aux drames de Challenger et Columbia. Depuis, l'Espace était devenu, comme le reste, une histoire de gros sous, d'entreprises privées participant à une course à l'échalote à enjeux financier. Le rêve avait disparu. Bien sûr, la présence d'un Français dans l'espace est toujours un petit événement, mais cela fait bien longtemps que les décollages de la fusée Ariane ne font plus la une des journaux. Ils font au mieux un petit encart, coincé entre une réclame pour une exposition d'art moderne et un appel au secours d'une association. Cependant Thomas a changé cela. Connecté aux réseaux sociaux, l'ancien pilote de ligne d'Air France, il vous a peut-être conduit en vacances, nous a fait vivre le quotidien des spationautes à travers ses vidéos, ses blagues, sa musique et sa poésie. Cependant 16 levers de soleil passe l'étape du dessus, parce que son réalisateur capte la magie de ce quotidien, la met en image et en musique. Il ne s'agit pas d'un documentaire qui explique quoi que ce soit, mais d'un film qui nous fait ressentir les choses et replace des étincelles dans nos yeux.

Ground Control to Major Thom.

Gwenaël Germain

Un film à explorer sur Univers ciné : https://www.universcine.com/films/16-levers-de-soleil

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La critique de L. Schérer

Il y a quinze ans,  Amélie Nothomb écrivait Acide Sulfurique, un roman de 193 pages dépeignant une réalité alternative dans laquelle la société toujours plus avide de spectacle aurait recréé, sous forme de téléréalité, des camps d'exterminations semblables à ceux de la seconde guerre mondiale. Le livre suivait une jeune femme raflée au hasard dans la rue, Pannonique, renommée CKZ114, enfermée dans ce camp et tâchant, telle Antigone, de mourir libre face à la folie des hommes. Dans cette dystopie poussée à l'extrême, tous critiquent le cynisme de l'émission faisant de la mort un spectacle tandis que tous regardent et que tous votent par SMS pour choisir qui doit mourir et qui doit être sauvé. Questionnée devant un parterre d'étudiants sur la possibilité qu'un jour la téléréalité, qui explosait alors, pourrait en arriver à une telle cruauté, l'écrivaine répondait que cela n'arriveraient probablement jamais puisque la science-fiction détient le pouvoir d'imaginer le pire et que le pire n'étant jamais prévisible par définition, le simple fait de l'écrire l'empêcherait de se réaliser.

Amélie Nothomb se trompait.

En Iran, il existe une émission similaire qui fait scandale chez les intellectuels du pays et dont le réalisateur iranien Massoud Bakhshi a décidé de s'inspirer pour son dernier film Yalda, la nuit du pardon. La forme diffère du livre d'Amélie Nothomb, il ne s'agit pas de filmer des camps de la mort mais de mettre face à face sur un plateau un "criminel" condamné à mort et sa "victime" qui peut choisir de lui pardonner ou non, en prime time. L'émission alterne témoignage des deux parties, reportages et chanteurs à la mode tandis que l'audimat est invité à voter par SMS pour donner son avis, à savoir si le criminel mérite ou non le pardon. Les spectateurs ne sont pas les décisionnaires direct mais si le nombre de votants est suffisant, le "prix du sang" est versé par la production à la victime si elle choisit de gracier le "coupable". Il existe en effet en Islam une loi qui permet à la famille d'une victime de meurtre de pardonner au coupable si celui-ci a été condamné par le tribunal. La religion pousse à faire preuve de bonté mais la décision reste dans les mains de l'offensé. S'il est pardonné, le coupable doit alors s'acquitter d'une somme compensatoire "le prix du sang" déterminé par les lois. Certains producteurs ont donc vu là, le parfait potentiel d'émission de téléréalité dans laquelle la pression de la caméra et de l'audimat pousserait des victimes à pardonner.

Yalda, la nuit du grand pardon reprend donc le concept de l'émission et nous fait suivre le temps d'un huis-clos, la réalisation fictive d'un prime dans lequel Yalda, 22 ans, ayant tué accidentellement son mari Nasser, 65 ans, est confrontée à Mona, la fille de celui-ci. Le film débute lorsque Yalda arrive sur le plateau flanquée d'officiers de police et se termine lorsque le verdict est donné. Sans contexte, on ne comprend pas tout de suite ce qui se trame puis la réalité de la situation s'éclaire petit à petit. Nous voyons l'ironie du plateau de télévision, nous voyons les coulisses, les doutes sur les visages, combien le présentateur est certain de faire le bien et de sauver des vies et combien sa productrice est obnubilée par l'audimat. Le pardon n'est jamais garanti mais l'audimat aime les histoires qui se terminent bien à condition de frissonner un peu. La mort fait vendre.

Le génie du film, c'est qu'il nous met nous, spectateurs de cinéma, à la place du spectateur de télévision iranien. Certes nous voyons les coulisses de l'émission, mais nous voyons aussi l'émission elle-même et le spectacle nous captive. Impossible de décrocher. Le suspense nous garde autant qu'il nous culpabilise. Le film, bien que présentant une émission fictive, nous renseigne sur une réalité cynique et nous pousse à questionner notre propre morale. Tout le dilemme réside dans le fait qu'aussi intolérable soit-elle, l'émission sauve des vies. Que ferions-nous nous même ? Voterions-nous afin d'accroître la pression sur la victime, pour qu'elle pardonne, conscients d'entériner un système immoral ? Au contraire, nous en laverions nous les mains en ne regardant pas, en refusant le spectacle indigne, mais par voie de conséquence, en ne participant pas à sauver la victime d'une loi particulièrement sévère ? La réponse n'est pas si évidente même s'il faut savoir qu'il existe en Iran de nombreuses associations qui tentent de venir en aide aux condamnés en collectant le prix du sang et en essayant d'obtenir le pardon pour sauver des vies. L'Iran a finalement tranché, l'émission amorale n'existe plus. La peine de mort, sujette à débat, est toujours maintenue.

Un film à ne pas rater.

Gwenaël Germain

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La critique de Francescu

En Macédoine du Nord, une tradition religieuse veut que pour l'Epiphanie, des milliers d'hommes dénudés se jettent dans une rivière pour attraper à la nage une croix lancée dans une rivière par un prêtre orthodoxe garantissant chance et bonheur à l'heureux vainqueur. Cependant en 2014 une jeune femme rompt la tradition uniquement masculine, se jette à l'eau et attrape la croix sacrée au nez et à la barbe des nageurs. Le geste ne manque pas de déclencher une polémique dans la population pieuse et fait les gros titres des canards locaux. Une femme qui met un coup de pied dans la fourmilière de l'église orthodoxe, voilà de quoi la faire passer pour une folle et nourrir les discussions familiales pour quelques semaines. L'histoire relève plus de l'anecdote que de la révolution féministe mais elle ne passe pourtant pas inaperçue et la réalisatrice macédonienne Teona Strugar Mitevska, connue pour son cinéma engagé socialement, y voit le point de départ d'une nouvelle fiction : Dieu existe, son nom est Petrunya.

Le film nous propose donc de suivre le quotidien déprimant de Petrunya (Zorica Nusheva), une jeune femme de trente-deux ans pas vraiment dans les canons habituels de beauté, historienne et au chômage. Cynique mais sans argent, Petrunya n'a d'autre choix que de vivre sous le même toit que ses parents alors que ses entretiens d'embauches se soldent tous par des échecs. Aujourd'hui encore, confrontée à un énième refus d'un recruteur lubrique, elle traîne des pieds quand elle est dépassée par une foule de jeunes hommes en caleçons qui s'apprêtent à courir leur chance. L'occasion fait le larron, et comme dans la réalité, Petrunya y voit la possibilité de s'attirer un peu de bonne étoile et plonge à l'eau. Foule en colère, journaliste en mal de scoop, commissariat. Les nageurs crient au scandale, les autorités religieuses crient au scandale, la mère de Petrunya crie au scandale, la police crie au scandale. Petrunya elle, croise les bras et regarde tout ce petit monde droit dans les yeux. Que peuvent-ils lui reprocher au fond ? D'être une femme ? À la bonne heure.

Tourné dans le village des faits, Dieu existe, son nom est Petrunya est une comédie dramatique à l'humour pince-sans-rire qui égratigne sérieusement les conservatismes locaux et qui nous renvoie indirectement aux travers de nos sociétés. Chômage des jeunes diplômés, dictats de la beauté, pression familiale, préséance de traditions sur la loi que l'on pourrait adapter en "on a toujours fait comme ça", le film nous amène à réfléchir à la globalisation des problèmes que rencontrent les jeunes dans nos sociétés modernes. Par ailleurs, même si le film aborde frontalement ces thématiques, n'y allant pas de main morte sur les réflexions de son personnage principal, le militantisme de la réalisatrice est suffisamment dosé pour faire passer son message sans nuire à la narration. Remarqué l'an dernier à la Berlinale, le film brille également par sa réalisation et ses constructions de plans très cinégéniques qui ravissent les amateurs de technique. Pour peu que l'on y fasse attention, on se rend vite compte que Teona Strugar Mitevska ajoute toujours de l'artistique à ses plans, cadrant très bas ou trop haut, captant les reflets d'une table en inox, et que ses cadrages ne sont jamais gratuits.

En conclusion, Dieu existe, son nom est Petrunya est un film décapant qui passe le conservatisme de la société Macédonienne à la sulfateuse. Un film à découvrir ou à re-découvrir sur Universcine.com

 Gwenaël Germain

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La critique de L. Schérer

Moong-chil est un brave toutou abandonné en forêt par des maîtres peu scrupuleux. Heureusement, il est recueilli par une meute de chiens débrouillards qui lui apprend la vie en autonomie. Hélas les humains n'aiment guère les chiens errants et la petite bande se retrouve traquée par  un individu aux sombres intentions. Pour ajouter à leurs difficultés, des bulldozers détruisent leur habitation de fortune. La meute n'a d'autre choix que de fuir et essayer, malgré les dangers, de rejoindre une terre mythique, loin des hommes.

Présenté en avant-première en novembre 2019 au Festival du Film Coréen de Paris (FFCP : http://www.ffcp-cinema.com), Nous, les chiens est une belle histoire d'équipée canine pleine de camaraderie, de rencontres heureuses, d'événements tragiques (attention, certaines scènes sont très tristes) et de solidarité dans l'adversité, sur fond de protection animale. Comme le laisse présager le résumé, le film souhaite dénoncer les conditions d'élevage des animaux vendus en animalerie mais également pointer l'abandon des fidèles compagnons par les familles  lorsque arrivent les beaux jours.  Au-delà de ces thématiques de fond, Nous, les chiens traite, à travers son héros Moong-Chil, de la quête d'identité et de l'acceptation de l'individu au sein d'un groupe.

Pour ceux qui étaient enfants dans les années quatre-vingt dix, le film est dans la même veine que Les Animaux du bois de Quat'sous, une série animée germano-anglo-hispano-française pour bambins qui dépeignait la vie en communauté d'un groupe d'animaux mené par un Renard malin jusqu'à un paradis supposé, loin des destructions des hommes. Comme la série, le film dispose de nombreux niveaux de lecture, très premier degré dans l'aventure, écologique/protectrice des animaux dans un second, mais aussi à un degré plus élevé une réflexion sur la manière de vivre sa vie qui est conçue par les auteurs, non pas comme un don, mais comme un objectif à atteindre. On retrouve ici la métaphore de l'exode vers un paradis perdu en harmonie avec la nature et libéré du contrôle des puissants.

D'un pur point de vue technique, le film mélange animation classique avec des décors dessinés à la main et animation 3D pour les personnages. Le choix apparaît tout d'abord étrange, les animaux étant détourés, mais finalement la beauté de l'ensemble l'emporte sur l'aspect particulier de ce choix. Les paysages, particulièrement superbes, sont d'ailleurs inspirés des peintures traditionnelles coréennes et de leurs versions modernes à l'aquarelle que l'on retrouve un peu partout dans les échoppes de Séoul. Bien qu'un tout petit peu trop long, la narration et le rythme sont très bons et permettent d'alterner les moments de tristesse à des moments de joie et les scènes d'actions gentilles aux moments de poésie. Enfin, il faut souligner la grande qualité du doublage français qui conserve au film sa portée universelle.

En conclusion, Nous, les chiens est un film très sympathique et très beau que nous conseillons absolument aux parents en quête de films intelligents pour accompagner leurs enfants dans le visionnage de films de qualité et éveiller la conscience de leurs petits ! 

Gwenaël Germain

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La critique de L. Schérer

Que veut dire être une adolescente aujourd'hui? Comment franchissent-elles les étapes qui les mènent à l'âge adulte et quelles sont les questions qu'elles se posent ? Pour le savoir, le réalisateur français Sébastien Lifshitz a suivi durant cinq ans la vie de deux jeunes filles : Emma et Anaïs. Deux amies de 13 ans qui s'adorent mais que tout ou presque oppose. Emma est une fille plutôt réservée issue de la petite bourgeoisie de Brive. Sans histoire, douée en classe, elle doit composer avec une mère très exigeante qui n'accepte que l'excellence. Anaïs est plus turbulente, elle est issue d'une famille plus populaire qui enchaîne les difficultés. Une mère dépressive, un frère dont elle doit s'occuper, Anaïs n'a pas la tête à l'école et se dirige vers une filière professionnelle avec l'espoir d'être rapidement indépendante.


À travers ces deux jeunes filles en construction et en conflit, Sébastien Lifshitz nous offre une compréhension détaillée des enjeux de l'adolescence dans toute leur complexité. Passé les premières heures de représentation, Emma et Anaïs se livrent à la caméra avec une grande sincérité. Les parents, les amies, les premiers amours, les études, les doutes, le sexualité, la politique, la peur du futur, autant d'aspects qui sont abordés frontalement. La caméra suit les deux adolescentes dans leur vie de tous les jours, de l'école à la maison, en passant par les sorties entre amis et les événements qui ont émaillé notre société comme les attentats du 13 novembre 2015 ou les élections présidentielles. Il en découle un film très dense mais subtil, conservant tout du long une juste distance qui permet d'appréhender les multiples facettes des protagonistes sans jamais tomber dans le voyeurisme ni la caricature.

Au-delà de la question adolescente, le documentaire illustre parfaitement les inégalités de classes qui existent en France et comment celles-ci ont un impact déterminant sur le futur des adolescentes.  Emma et Anaïs ont beau être très amies et être dans le même collège, le monde social dans lequel elles évoluent est très différent. Elles n'ont pas du tout les mêmes contraintes à la maison, ni les mêmes références culturelles et encore moins les mêmes perspectives d’avenir. Dans la famille d'Anaïs, le bac est déjà un objectif ambitieux considéré comme un diplôme d'étude. Toutes les ressources, qu'elles soient morales ou économiques passent dans le quotidien. Chez Emma au contraire, on n'imagine pas autre chose qu'un futur fait de longues études dans des écoles prestigieuses. La culture classique et le soutien scolaire y sont bien plus importants. Il est passionnant de voir comment ces deux jeunes filles se débattent avec les conditions imposées par leur environnement respectif, comment elles trouvent leur propre voie et les façons de forcer leur destin, avec une grande maturité.

Primé par la critique au festival de Locarno, Adolescentes est également un grand film de cinéma. Bien qu'il soit de style naturaliste et que son montage rappelle les documentaires de l'émission Striptease, l'image et le récit sont incroyablement travaillés. Sébastien Lifshitz et sa monteuse, Tina Baz, arrivent à nous captiver tout au long du documentaire, pourtant long (2 h 15), par la grande cohérence de ce qui nous est montré. Cela suppose un travail gargantuesque du réalisateur et ses équipes pour être toujours présents dans les moments critiques, particulièrement lors des accidents de parcours, mais aussi d'une volonté perpétuelle de nous "raconter", et pas uniquement de nous "montrer", la vie des jeunes filles. 

Pour conclure, Adolescentes est un grand film, aussi riche que subtil, qui mérite absolument le déplacement en salle de cinéma.

Gwenaël Germain

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La critique de L. Schérer

Virginie, Aristide et Erik sont trois flics parisiens chargés de suppléer la pénitentiaire pour ramener un migrant, Tohirov, à l'aéroport afin qu'il soit reconduit hors des frontières. Cette mission inhabituelle pour des policiers de centre-ville vient questionner la morale de chacun. Protéger une femme des abus de son mari, arrêter les criminels, c'est leur métier, mais ramener un pauvre type vers la misère, ont-ils vraiment signé pour ça ?  Chronique de trois collègues en mal de vocation.

Après Les innocentes et Coco avant Chanel, la réalisatrice Anne Fontaine est de retour avec l'adaptation de Police le roman éponyme de Hugo Boris en s'entourant de poids lourds du cinéma français : Virginie Efira, Omar Sy et Grégory  Gadebois. Le film commence par une présentation des personnages dans les tâches quotidiennes et sordides d'un commissariat parisien. Immédiatement le film se démarque par sa caméra très proche des personnages qui rejouent plusieurs fois les mêmes scènes mais selon le point de vue de chacun des trois membres que nous allons suivre. Virginie (Virginie Efira) est une femme très volontaire qui ne s'en laisse pas conter. Aristide (Omar Sy) fait plutôt office de collègue relou, flic efficace, mais qui aime les blagues en dessous de la ceinture. Erik (Gregory Gadebois) quant à lui est plutôt dans le genre méticuleux, suivant le règlement et râlant sur le manque de moyens comme sur à peu près tout ce qui sort du cadre.

Police n'est pas un film nerveux, ce n'est pas un film d'enquête et ne parle ni de banditisme, ni des problèmes dans les banlieues. Police s'inscrit à l'envers lors de son écran titre, de la même façon qu'il est écrit sur les capots de voitures pour qu'on le lise à l'endroit dans nos rétroviseurs. Tout un symbole. Il s'agit d'un film lent qui s'attache à nous communiquer les sentiments des hommes et femmes derrière l'uniforme, s'accrochant à des petits riens, décrivant leurs superstitions et comment ils gèrent les émotions fortes et les frustrations quotidiennes. En cela, il est un cousin germain de Polisse (2011) de Maïwenn. Comme dans celui-ci nous entrons en empathie avec chacun des membres de la brigade, nous partageons leurs fous rires et leurs coups de gueule. Nous comprenons l'intime de personnages suffisamment travaillés pour contenir de la contradiction en leur sein. Police est atypique comme une voiture en service qui prend le temps de s'arrêter aux feux rouges, comme les longs moments de silences entre équipiers qu’Anne Fontaine met en scène.
Un très grand film qui nous surprend, nous tient en haleine et nous déchire.

Gwenaël Germain

 

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La critique de L. Schérer

Fiction qui utilise les codes de documentaire, Perro Bomba est un film militant qui dénonce la xénophobie et le racisme dans la société chilienne. Nous suivons caméra à l’épaule, Steevens (Steevens Benjamin) immigré haïtien depuis six ans qui travaille dans une société qui fabrique des pavés. Un de ses amis, Junior (Junior Valcin), émigre à son tour au Chili. Steevens persuade son patron de l’embaucher. Alors qu’il semblait compatissant, celui-ci profère néanmoins des insultes racistes envers les haïtiens. Steve s’emporte et frappe son chef. Il est alors privé de travail et de logement et doit recommencer une vie dans un contexte très difficile. Il erre à présent dans les rues à la recherche d’un endroit où dormir, enchaîne les petits boulots, laveurs de pare-brise, vendeur de chocolat à la sauvette, mais à chaque fois il est renvoyé parce qu’il refuse être exploité, maltraité ou insulté.

Assumant dans sa note d’intention une visée sociale et pédagogique, le jeune primo-réalisateur chilien Juan Caceres cherche à montrer au monde la réalité d’une société chilienne en pleine métamorphose. En outre il en revendique la dimension universelle de son film car les problèmes évoqués se retrouvent hélas dans toutes les sociétés humaines ou presque.

Séparées par des intermèdes musicaux, les séquences du film s’inscrivent comme les actes d’une tragédie, d’une lente descente aux enfers, où ceux qui voudraient aider l’immigré n’ont malheureusement pas les moyens de lui proposer ce dont il a besoin : une situation pérenne et non un dépannage. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Dans toute société l’homme a besoin de stabilité, pas de précarité, celle-ci conduisant au malheur. Que faire alors d’une population qui migre, espérant se soustraire à la violence politique ou économique, et qui se retrouve en butte au racisme et à la xénophobie partout où elle se retrouve ?

Premier film dans l’histoire du cinéma chilien où le protagoniste principal est interprété́ par un comédien noir, ce film montre pourtant par son existence même qu’un autre avenir est possible, comme l’indique sa fin qui laisse une porte ouverte sur une alternative au repli sur soi.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Mise en scène des inquiétudes adolescentes, Kiss me you fucking moron  du réalisateur norvégien Stian Kristiansen, est une comédie très agréable à visionner.

Jeune lycéenne et principal moteur de la troupe de théâtre locale, Tale (Eili Harboe) cherche à renouveler son répertoire qui est composé essentiellement de pièces pour enfants. Elle choisit alors de monter une pièce d’un auteur norvégien célèbre, John Fosse, et demande de l’aide à Lars (Kristoffer Joner), un acteur renommé. Celui-ci refuse d’abord, ne voyant pas pourquoi il irait s’enterrer dans ce trou perdu, puis il accepte à la condition d’être obéi au doigt et à l’œil. Ayant accepté le marché, la petite troupe d’amateurs doit se plier aux exigences du professionnel qui ne seront pas toujours celles attendues par les acteurs en herbe.

On ne peut s’empêcher de penser à l'excellent film d’Abdellatife Kechiche de 2004, L’esquive dont Kiss me you fucking moron reprend peu ou prou les mêmes thèmes, version norvégienne et (paradoxalement) plus lumineuse : tout en usant fréquemment d’un humour léger et de circonstance, le réalisateur nous donne de toute évidence une leçon de théâtre et une leçon de vie.

Le film se développe à travers trois thématiques. La première basique, celle du management d'une troupe de théâtre. Il n’est en effet pas simple de jongler avec les egos/sentiments/ressentis de chacun. La deuxième souvent exposée est celle de la définition de l’art. Le fait de choisir comme acteur principal un joueur de football est-il absurde ou au contraire peut-on considérer que se donnant en spectacle, le footballeur est aussi intrinsèquement un acteur ? Enfin, la troisième est au cœur de notre film et permettra une jubilatoire mise en abyme car elle est le sujet de la pièce : l'Amour avec un grand A. Dans le film ce ne sera pas l’acteur qui s’identifiera au personnage mais l’inverse, le personnage finissant par se glisser dans la peau de l’acteur. C’est pour cela que le jeu de Tale l’aide dans sa recherche quand elle oscille entre ce qu’elle désire et ce qu’elle croit vouloir. En se débarrassant des artifices du jeu, elle peut atteindre  son moi profond dont elle a réellement besoin.

Soulignons pour finir l’excellente interprétation de l’actrice principale Eili Harboe sans qui le film n’aurait sans doute pas atteint la même profondeur.

L.S.

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