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La critique de L. Schérer

Après s’être essayé au genre policier avec The Third Murder en avril dernier, le très prolifique cinéaste japonais Hirokaru Kore-eda (quasiment un film par an depuis les années 90) revient à son thème de prédilection : la chronique familiale. Comme un prolongement de Nobody Knows où une mère de famille laissait ses quatre enfants livrés à eux mêmes dans leur appartement, Une affaire de famille reprend le thème de l’abandon, mais du point de vue de ceux qui adoptent.

Après leur habituelle séance de vol à l’étalage, Osamu et son fils Shota découvrent sur un balcon Aki, une petite fille seule dans le froid. Immédiatement et malgré la grande précarité de son foyer, Osamu la ramène chez lui, un bouge où vivent déjà dans la plus grande promiscuité sa femme, la grand-mère (dernier rôle de Kirin Kiki décédée cette année) et sa fille aînée. Puisque personne ne réclame Aki et qu’elle présente des marques de violence, toute la famille s’accorde à la garder. Les affaires reprennent, le peep-show pour l’aînée, l’arrêt maladie pour le père doublé du chapardage organisé et l’usine pour la mère. Bien que peu commune, cette tribu recomposée semble très heureuse et aimante. Mais après une grosse bêtise de Shota, le petit dernier, et l’avis de recherche finalement lancé pour retrouver Aki, un grand secret se révèle, et c’est tout l’équilibre de la drôle de famille qui s’écroule. Dans l’explosion, c’est aussi le concept de la « famille » que Kore-eda attrape au vol. Un sujet qui résonne très bien de l’autre côté du continent où l’accueil spontané de personne en détresse ou encore l’adoption sont des pratiques très règlementées voire impossible.

Ce dernier film Kore-eda est comme toujours extrêmement attendrissant malgré la difficulté des thèmes abordés (séparation, pauvreté…), et pas seulement à cause des incroyables visages des enfants nippons aux grands yeux noirs, mais surtout parce qu’il dote son récit d’une grande générosité et d’une grande bienveillance, sans qu’il en devienne mièvre. En bon héritier de Yasujiro Ozu, il passe beaucoup de temps à filmer ses personnages dans l’intimité de leur foyer : le retour des « courses », le moment du dîner, à l’heure du thé et à celle de se coucher, avant de prendre un virage vers le drame social, au cours la deuxième partie du film.  Et même lorsqu’il quitte la tendresse (relative) de la routine familiale d’ouverture, Kore-eda conserve sa mise en scène épurée, tranquille et néanmoins précise.

Toujours fasciné par le dysfonctionnement des rapports humains, cette énième fable du cinéaste japonais n’est peut-être pas sa plus belle, mais surement la plus aboutie, ce qui n’a pas échappé au jury cannois devant lequel il se présentait en mai dernier pour la septième fois, avec l’immense honneur d’en revenir cette année palmé d’or.

S.D.

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La critique de L. Schérer

Difficile de faire son choix dans la déferlante de films destinés au jeune public entrainée par l’imminente arrivée de Noël. Alors, si les nouveaux Grinch ou autres Astérix ne vous tentent pas, les studios Folivari (Le Grand méchant renard et autres contes) ont eux aussi concocté leur film de fin d’année. Du nom de la déesse Mère Nourricière dans la civilisation pré-colombienne, Pachamama retrace l’histoire de la colonisation espagnole dans la cordillères des Andes à travers deux enfants, Tepulpaï et Naïra. Lui est un petit garçon intrépide, arrogant et impatient, tandis qu’elle est une fillette modèle. Pourtant lorsque la Huaca (le totem protecteur du village) est volé par les conquistadors, ils forment une équipe de choc missionnée pour récupérer la précieuse statuette, indispensable à la survie de leurs aïeux.

Dans leur quête, ils seront confrontés à des questions existentielles sur l’écologie, les limites du matérialisme, mais aussi sur leur propre nature. Ainsi, dans la nuit étoilée ou dans les collines verdoyantes, le rebelle Tepulpaï découvrira que la réussite personnelle n’existe qu’en respectant les autres, alors que Naïra apprendra que suivre les règles n’est pas antonyme d’indépendance. Mais Pachamama ne se contente pas d’être un conte philosophique et moral, il laisse aussi beaucoup de place à la simple contemplation.

Du point de vue des indigènes, à la hauteur des enfants, Pachamama raconte de manière très simple mais passionnante une période historique peu exploitée au cinéma. Ainsi, nos deux héros sont victime des persécutions des Espagnols du XVIe siècle. Lorsqu’ils atteignent Cuzco, l’ancienne capitale de l’Empire inca, ils s’aperçoivent que les pilleurs ne différencient pas la valeur marchande de la valeur spirituelle alors qu’eux en saisissent toute la différence. 

Grâce à l’univers visuel de l’Argentin Juan Antin, tout en rondeur, dans des superbes palettes de couleurs (de l’ocre au bleu nuit), allié à l’ambiance sonore de Pierre Hamon, spécialiste de la musique précolombienne à qui il emprunte les instruments originaux (vases à eaux en terre, flûte de pan), le film est une véritable invitation à la rêverie. A découvrir d'urgence en famille ! À partir de 6 ans.

S.D.

 

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La critique de L. Schérer

Il est paradoxal de prendre comme sujet la vie d’une non-voyante pour un film destiné par nature à être regardé. C’est pourtant le cas de L’œil du tigre de Raphaël Pfeiffer. Le réalisateur entre ainsi dans l’intimité d’une famille d’agriculteurs de la Mayenne où la femme, Laurence, est aveugle depuis plusieurs années. Pourtant, à la vue du film, la démarche prend tout son sens. En effet, à l’opposé de certains longs-métrages larmoyants, misérabilistes, ou lénifiants, L’œil du tigre dont le titre renvoie non sans humour au 3ème volet de la saga des Rocky, montre le quotidien « normal » d’une personne (faire des démarches administratives, préparer à manger, aimer et éduquer ses enfants, s’intégrer dans une vie sociale riche) en oubliant son handicap. On suit alors à travers les images captées par le réalisateur les stratégies de compensation qui ont permis à Laurence de mener après la perte de sa vue une vie de femme et de mère. Mais surtout on est touché par un magnifique portrait de femme ordinaire, aimant ses enfants et assumant ses choix de vie. Raphaël Pfeiffer réussit à trouver ce subtil équilibre qui donne à ces images le pouvoir de fixer l’intimité de la famille sans pour cela être intrusives.

Le fil conducteur du film est l’investissement de Laurence dans le Viet Vo Dao, un art martial vietnamien. On la suit dans ses entrainements, dans ses passages de grade, dans les compétitions auxquelles elle participe. Et cela toujours avec le même investissement/ retenue qui caractérise le film. On voit cette pratiquante revendiquer qu’il est possible pour un handicapé de faire quelque chose que l’on n’attend pas de lui. Que le sport fait du bien au corps et à l’esprit de chaque être humain. Que la maxime « mens sana in corpore sano » s’applique à tous, car le handicap ne rend pas malade l’ensemble du corps et de l’esprit. En clair et sans jeu de mots, que l’on peut être handicapé et en bonne santé sociale, mentale et physique. Ce film aurait pu être tourné avec un voyant comme personnage principal parce que la cécité, et c’est cela aussi la réussite du film, ne change rien à l’affaire.

Laurence est une femme qui n’a pas besoin que l’on s’apitoie sur son sort, juste qu’on la laisse prendre sa place, et quelle place !

L.S.

 

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La critique de L. Schérer

Difficile de faire son choix dans la déferlante de films destinés au jeune public entrainée par l’imminente arrivée de Noël. Alors, si les nouveaux Grinch ou autres Astérix ne vous tentent pas, les studios Folivari (Le Grand méchant renard et autres contes) ont eux aussi concocté leur film de fin d’année. Du nom de la déesse Mère Nourricière dans la civilisation précolombienne, Pachamama retrace l’histoire de la colonisation espagnole dans la cordillère des Andes à travers deux enfants, Tepulpaï et Naïra. Lui est un petit garçon intrépide, arrogant et impatient, tandis qu’elle est une fillette modèle. Pourtant lorsque la Huaca (le totem protecteur du village) est volé par les conquistadors, ils forment une équipe de choc missionnée pour récupérer la précieuse statuette, indispensable à la survie de leurs aïeux.

Dans leur quête, ils seront confrontés à des questions existentielles sur l’écologie, les limites du matérialisme, mais aussi sur leur propre nature. Ainsi, dans la nuit étoilée ou dans les collines verdoyantes, le rebelle Tepulpaï découvrira que la réussite personnelle n’existe qu’en respectant les autres, alors que Naïra apprendra que suivre les règles n’est pas antonyme d’indépendance. Mais Pachamama ne se contente pas d’être un conte philosophique et moral, il laisse aussi beaucoup de place à la simple contemplation.

Du point de vue des indigènes, à la hauteur des enfants, Pachamama raconte de manière très simple mais passionnante une période historique peu exploitée au cinéma. Ainsi, nos deux héros sont victime des persécutions des Espagnols du XVIe siècle. Lorsqu’ils atteignent Cuzco, l’ancienne capitale de l’Empire inca, ils s’aperçoivent que les pilleurs ne différencient pas la valeur marchande de la valeur spirituelle alors qu’eux en saisissent toute la différence. 

Grâce à l’univers visuel de l’Argentin Juan Antin, tout en rondeur, dans des superbes palettes de couleurs (de l’ocre au bleu nuit), allié à l’ambiance sonore de Pierre Hamon, spécialiste de la musique précolombienne à qui il emprunte les instruments originaux (vases à eaux en terre, flûte de pan), le film est une véritable invitation à la rêverie. A découvrir d'urgence en famille ! À partir de 6 ans.

S.D.

 

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La critique de L. Schérer

Laisse-t-on aux femmes le choix des armes ? Dans Assassination Nation du réalisateur américain Sam Levinson c’est le woman power qui s’exprime. Assassination Nation est un film coup de poing, fort, intense, qui dénonce une Amérique profonde qu’un certain populiste maintenant installé à la Maison-Blanche a déclaré vouloir rendre plus grande et plus forte. Portrait d’une société machiste, hypocrite, et totalement bas du front, le film laisse à voir une oppression de chaque instant de la femme qui n’a d’autre choix que de se révolter violemment pour ne pas se faire opprimer, violer, tuer. Ce n’est pas pour rien que les événements de cette satire sociale se déroulent à Salem, ville qui a brulé d’innocentes jeunes filles pour sorcellerie au XVIIème siècle et qui symbolise une Amérique pudibonde dans laquelle la femme est l’ennemi surtout si elle est jeune, sexy et troublante.

Le film va nous montrer des hommes qui cachent leurs pulsions et qui sont blessés dans leur soi-disant virilité lorsque leur jardin secret est mis à jour à la connaissance de tous par le hackage de leur téléphone. Ils pètent alors les plombs car ils ne supportent pas que l’image qu’ils veulent donner à leurs proches et à leur communauté ne corresponde pas à leur moi profond. Au lieu d’assumer le fait qu’ils sont des humains faillibles et différents, ils préfèrent tuer ceux qui ont révélé leurs différences, qui ne sont pas forcément à nos yeux condamnables, mais qui les ont faits sortir de la norme imposée par la société. La gent masculine dans le film manque totalement d’empathie pour elle-même ou pour les autres.

Des souffrances, les quatre filles héroïnes du film, présentées au début du film comme les adolescentes écervelées habituelles des films de campus, vont en subir de toutes parts, de leur petit ami, de leur famille, de leurs camarades de lycée. Chacune aura une mauvaise expérience en la matière. Il y a en particulier une scène terrible où la mère d’une des filles veut lui faire dire à toute force ce qu’elle a fait. Ce que la mère ne veut pas comprendre c’est que ce dont son enfant a besoin à cet instant c’est qu’on lui dise qu’on l’aime. Et la faire « avouer » c’est lui monter de façon éclatante le mépris qu’on lui porte.

Le film est aussi une condamnation des réseaux sociaux qui ne sont plus des médiums de communication et de partage mais un moyen d’imposer de façon presque totalitaire la norme. Les réseaux sociaux deviennent un amplificateur de la pression sociale, le peuple s’inflige par leur biais une pression supplémentaire qui devient explosive.

La souffrance et la violence intimement liées parcourent tout le film. La couleur rouge est omniprésente : sur les rouges des lèvres, dans le sang versé, par les manteaux rouges des filles, dans la lumière des feux allumés. Ce n’est qu’à la fin du film que ce rouge disparaitra laissant la place à une atmosphère sombre emplie de noir et de fumée.  Avec une note d’espérance tout de même, car des ténèbres sortira un chant par le truchement d’une fanfare de musiciens noirs défilant au petit matin, qui indique que tout espoir n’est pas perdu.

Un film que certains pourraient qualifier d’excessif, tant par sa forme avec l’utilisation d’effets outranciers (accélérés, ralentis, plan esthétisants, musique épique…) que par l’insistance du message. Mais au vu des événements qui parcourent notre monde actuel, n’a-t-on pas besoin d’une message clair et efficace qui nous dit tout simplement que nous  devons respecter nos différences et nos consciences,  pour ne pas nous laisser entrainer par une idéologie qui nous transforme en moutons bêlants ou en meute hurlante ?

L.S.

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La critique de madwill

Il y a des films qui sont l’incarnation de la puissance de la mise en scène. Des œuvres parfaites qui n’ont pas besoin d’une ornementation inutile, de pirouettes scénaristiques ou d’effets spéciaux hors de prix. La réalisation d’un film, c’est la réunion du savoir-faire de nombreux techniciens au service de la vision d’un réalisateur pour créer la meilleure oeuvre possible. Les grands films sont comme les grandes chansons de l’histoire de la pop musique qui s’appuient sur une mélodie simple qui ne nécessitent pas d’arrangements ou d’un philharmonique pour sonner. Fog du point de vue de son montage, de ses cadrages ou de sa musique peut sembler simple de prime abord. Pourtant ce fut le long-métrage film qui demanda le plus de travail à John Carpenter, nécessitant le tournage de nouvelles scènes et un temps de montage très conséquent. Le résultat est réellement angoissant grâce à une mise en scène d’une rigueur implacable. En effet, Fog n’est pas un seulement un grand film fantastique, c’est aussi un manifeste du classicisme au sens le plus noble du terme. Rigueur des cadres, utilisation du hors-champ, emploi de musiques diégétiques (extraits musicaux venant d’une source sonore visible à l’écran), le film de Carpenter est un cours de cinéma à lui tout seul digne des oeuvres les plus mémorables de l’âge d’or (1940 / 1950) du cinéma américain.

John Carpenter a réalisé Fog après avoir signé un biopic sur la vie d’Elvis Presley pour la télévision américaine qui lui a permis de rencontrer son acteur favori Kurt Russell. Sur Fog, il est à la tête d’un budget modeste d’un million de dollars, cependant largement supérieur aux 325 000 $ d’Halloween. Les sources divergent sur l’origine du projet. Certains évoquent un voyage en Angleterre avec la productrice Debra Hill où il aurait été inspiré par les intempéries, d’autres citent un film anglais, intitulé The Crawling Eye aux USA, qui aurait marqué le réalisateur américain et qui conte l’histoire d’une brume qui dissimule des extraterrestres belliqueux. Enfin, plusieurs critiques expliquent que Carpenter aurait été influencé par un fait divers qui se serait réellement passé aux USA : une ville américaine se serait débarrassé d’un bateau de lépreux près de Santa Barbara en Californie.

Mais que raconte le film ?

Antonio Bay, une petite ville à l’ouest des Etats-Unis. On raconte que, cent ans auparavant, le «Elizabeth Dane» fit naufrage, attiré sur les récifs par les habitants du lieu qui s’emparèrent de sa cargaison d’or, et qu’aucun des passagers ne survécut. Selon la légende, lorsque le brouillard se lève, des fantômes ressurgissent des flots, terrorisant les habitants. Ce jour-là, alors que la population s’apprête à fêter le centenaire de la ville, de curieux incidents se produisent. Quelques habitants reçoivent de mystérieuses visites et sont retrouvés morts. D’inquiétantes créatures rôdent autour des maisons, des coups violents retentissent sur les portes. Tout l’équipage d’un navire ancré dans la baie est retrouvé sans vie. Les assassinats sauvages se multiplient à travers la ville…

Fog est avant tout un hommage aux pères fondateurs de la littérature fantastique que sont Lovecraft et Poe. Ce n’est donc pas un hasard si le film s’ouvre sur une citation de Poe dont l'univers hante tout le film. L’écrivain originaire de Boston a dans la plupart de ses contes évoqué un passé qui vient hanter le présent que ce soit dans Le chat noir ou La chute de la maison Usher. Ainsi Fog, dès son ouverture, évoque le passé à travers l’histoire de la ville que l’on découvrira peu glorieux et qui conduit à la malédiction qui touche ses habitants. Ces temps passés qui hantent les personnages sont personnifiés par le pasteur alcoolique qui cherche le salut alors qu’il n’a pas encore découvert que la richesse de sa paroisse est due à un bateau qui a été coulé consciemment par son aïeul pour récupérer l’or. Dans Fog, même un personnage qui arrive subitement dans la ville comme Jamie Lee Curtis semble fuir un passé douloureux en refusant de répondre aux questions de son amant sur son histoire personnelle. Quant au brouillard, il est une incarnation de l’indivisible Lovecraftien. Carpenter emploie cette manifestation météorologique pour nous faire ressentir la peur en laissant notre imagination créer ses propres monstres comme dans les oeuvres de Lovecraft où l’auteur ne décrivait pas ces créatures, mais usait d’adjectifs liés à la stupéfaction. Enfin, il va citer l’univers lovecrafiten à travers deux lieux du film nommés d’après les livres de l’écrivain : « Arkham Reef et Whateley Point ». Fog en mettant en scène une manifestation météorologique qui cache en son sein une essence maléfique, se joue de notre perception entre le visible et l’invisible, rendant ainsi hommage aux récits fondateurs de Poe et Lovecraft.

Ce qui frappe d’emblée quand on regarde Fog, c’est la maîtrise technique de son réalisateur. Il est à ce titre indispensable de revoir le film en Blu-Ray pour apprécier le génie de John Carpenter. Dans chaque scène d’attaque, il recourt à une suspension du temps absolument fascinante. Je pense que le fait que Carpenter soit aussi musicien lui donne une maîtrise parfaite de la rythmique, nous envoûtant par un tempo lancinant tout en usant à l’instant adéquate des « jump scare » (changement brutal de l’image) comme le compositeur peut parfois user à propos de dissonance dans une mélodie. Quant à la photographie de Dean Cundey, elle participe beaucoup à la réussite du film. Éclairages parfois expressionnistes à la Bava dans cette église où la couleur rouge rappelle le sang versé pour la construire, utilisation d’éclairages nocturnes et du brouillard pour se jouer de nos perceptions, le film use également d’effets de "Lens Flair" (réverbération de la lumière sur l’objectif) pour rendre vivant le brouillard. Dean Cundey signe ici l’une des plus belles photographies de toute sa carrière..

Mais Fog n’est pas qu’un joyau visuel. Ce long-métrage comme la plupart des réalisations de Big John repose beaucoup sur sa bande sonore. La musique de John Carpenter est essentielle pour distiller une ambiance mortifère avec ses ritournelles au synthétiseur et ses instrumentaux presque martiaux qui évoquent la marche des lépreux dans le brouillard.  De plus, le réalisateur américain a une idée de génie en faisant de l’actrice Adrienne Barbeau, une animatrice radio. Petit à petit sa voix devient un élément dramaturgique qui servira ainsi à guider les personnages pour contourner le brouillard.

Ce que j’apprécie au final dans le film, c’est la manière dont John Carpenter laisse planer le mystère à la différence de nos séries TV actuelles avec leurs scénarios construits  à l'aide de logiciels d’écriture. Par d’infimes détails comme le prénom du personnage de Jamie Lee Curtis qui rappelle le bateau échoué ou ce bout de bois retrouvé sur la plage, il donne suffisamment de détails aux spectateurs pour comprendre l’histoire tout en laissant une grande place à l’imagination. On notera également son amour pour des personnages souvent prolétaires ou de la classe moyenne. Pécheur, animateur radio, Carpenter situe ses personnages dans une réalité sociale et met en scène des  adultes et non des adolescents comme dans la plupart des productions horrifiques qui pullulent depuis le succès de son Halloween. Il faut enfin souligner la qualité de directeur d’acteur. Tout le casting est excellent et participe à la réussite du projet.

Fog est un grand film fantastique, une oeuvre cauchemardesque qu’il est indispensable d’avoir vu surtout dans sa superbe édition chez Studiocanal !

Mad Will

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La critique de L. Schérer

Après trois très bons films (Hunger, Shame, 12 years a slave), Steve Mc Queen nous offre avec Les veuves sa réalisation la plus aboutie grâce à ce thriller social très bien dosé.

Trois veuves s’associent pour monter un coup après la mort de leur mari dans un casse qui a mal tourné car il leur faut rembourser un matelas de billets partie en fumée. Voici résumée une intrigue qui tient très bien la route, plus compliquée qu’elle n’en a l’air au vu de ce que nous laissent à penser les premières séquences du film. Le cadre est posé : les femmes doivent payer pour les erreurs de leur mari.

L’action se situe dans la ville de Chicago, ville historique du crime organisé. Elle vomit littéralement ses cadavres, qu’ils soient victimes de flics ou de truands. La ville semble pourrir de l’intérieur, ce qui contraste avec sa beauté nocturne, magnifiquement révélée par la photo de Sean Bobbitt, habituel chef opérateur de Steve Mc Queen. Flics à la gâchette facile, politiciens corrompus, révérend vénal ou mère proxénète, les habitants semblent ne pouvoir et ne devoir s’exprimer que par de violents rapports de force. Ainsi le début de l’association des veuves ne se fera pas sans heurts.

En quelques plans, le réalisateur montre la violence des rapports humains et sociaux, Homme/Femme, Blancs/Noirs, Riches/Pauvres, ainsi que le fossé entre les générations, tout en portant un œil critique sur la politique et le pouvoir de l’argent. Il maitrise parfaitement l’art d’en dire beaucoup sans que le spectateur ait l’impression d’un catalogue.

Magnifiquement porté par ses actrices, en particulier par Viola Davis dans le rôle de Veronica la cheffe de gang, Les veuves est un excellent film qui pousse à la réflexion, que l’on soit amateur habituel du genre ou pas.

L.S.

 

 

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La critique de L. Schérer

Vietnam le 9 mars 1945. Le Japon porte une violente attaque contre les soldats français présents dans le Tonkin. Opportuniste, le nationaliste vietnamien Ho Chi Minh y voit l’occasion de se débarrasser de la présence française dans la région et combat de son côté les troupes françaises d’occupation. Parmi eux, le soldat Robert Tassen (Gaspard Ulliel) survit de justesse au massacre mais y laisse son frère. Obsédé par son désir de vengeance envers le lieutenant d’Ho Chi Minh responsable de l’attaque et à peine remis de ses blessures, il réintègre l’armée française.

Les confins du monde part d’un fait historique reconstitué avec soin, mais n’annonce pas le début d’un film de guerre traditionnel, puisque Guillaume Nicloux fait du conflit indochinois la guerre intime de son protagoniste. Trois personnages vont orienter sa quête (et avec elle le récit), l’énigmatique écrivain Saintonge qui lui apporte son aide (Gérard Depardieu, qu’on imagine tout droit sorti de Valley of love), la prostituée Maï (Lang-Khê Tran) dont il tombe amoureux et qu’il veut sortir du bordel mais accepte pourtant sans (trop) broncher de la partager avec d’autres, et enfin Cavagna (Guillaume Gouix dans son plus beau rôle) le soldat un peu naïf qui devient un ami et un bras droit.

Après la Vallée de la Mort dans Valley of love, Guillaume Nicloux s’impose pour son douzième long métrage un nouveau décor naturel et hostile, la jungle. Sa chaleur et son humidité déteignent sur les visages des Français, et renforcent la torpeur déjà amenée par la guerre qui fait régner l’angoisse de croiser la mort derrière  chaque recoin de l’épaisse végétation. Qu’il fasse la guerre ou l’amour, la sueur ruisselle sur le corps de Gaspard Ulliel, faisant de son personnage une figure aussi dramatique qu’érotique, à l’image de son chaos intérieur autant lié à des pulsions meurtrières qu’amoureuses. C’est toute l’imagerie de la guerre qui se dote de sensualité, par les délires oniriques à l’opium, la promiscuité des soldats au dancing, l’exposition des corps exaltés. Lorsqu’un soldat est malencontreusement mordu par une sangsue dans la jungle, c’est sur son pénis tuméfié qu’il exhibe alors devant le bataillon écœuré et fasciné.

Une autre ambigüité caractérise Tassen, c’est sa volonté de respecter les indigènes, à qui il refuse d’infliger des supplices ce qui fait de lui un être presque doux (adéquat au physique angélique d’Ulliel) pourtant animé par un désir extrême d’une violente vengeance. Tassen n’a pas les caractéristiques habituelles de l’engagé, contrairement à son acolyte Cavagna, figure typique du jeune soldat, le gamin mort de peur à qui on a mis un fusil entre les mains, et qui rêve de rentrer chez lui confiant en haut d’un mirador que “le métro lui manque”. Il suscite une émotion différente mais toute aussi forte que celle de Tassen. Il est le personnage pour qui on souhaite que tout aille bien.

Si la transformation de guerre en quête hurle la référence à Apocalypse Now, Guillaume Nicloux déclare s’être plutôt tourné vers un autre classique du genre, la 317e section de Pierre Schoendoerffer à qui il emprunte l’idée de ne montrer que très peu l’ennemi, préférant l’inscrire dans l’imaginaire, le rendant ainsi perpétuellement menaçant et inatteignable comme un fantôme. Ce même imaginaire fantasmagorique s’empare des Confins du monde, qui ne se cantonne plus au film de guerre mais devient délire hallucinatoire. Dans la forêt vierge l’image transpire mais la mise en scène résiste, exploite chaque chaque lieu et chaque lumière et, associée au jeu exceptionnel de Gaspard Ulliel, fabrique l’un des films les plus intense de cette rentrée.

S.D.

 

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La critique de L. Schérer

Au fond d’une cour, une bande de filles entre discrètement dans un club rock pour écouter leur groupe favori, Zoopark. Dans la salle, pas question de vivre la musique : tout hurlement ou danse frénétique entrainerait l’intervention directe d’un groupe de policiers plantés non loin de là. Nous sommes à Leningrad au début des années 80, le rock and roll est à son apogée et l’URSS dans ses dernières heures pré Pérestroïka.

C’est au genre du biopic musical que s’attaque Kirill Serebrennikov (remarqué à Cannes en 2016 avec son premier long Le Disciple) en se détachant des conventions qui peuvent lui être lourdes. L’objet est libre, mélancolique, sensuel, bref, résolument rock.

Leto, ce sont deux musiciens qui se rencontrent sur les bords de la Neva. L’un est déjà une idole : Mike Naumika, leader de Zoopark, l’autre, Viktor Tsoï va bientôt en devenir une avec le groupe Kino. Typé eurasien, cheveux noirs en casque frangé, Tsoï a une voix de rêve et des choses à dire. C’est le coup de foudre entre les deux, ou plutôt entre les trois car Natacha la charmante muse de Mike en pince sévèrement pour le ténébreux nouveau venu.

Pas très populaires en France, Mike Naumika et Viktor Tsoï ont pourtant atteint le stade de légende dans leur URSS natale.

D’abord disciple de Mike Naumika, Viktor Tsoï dépasse vite le maître, récupérant l’intérêt des producteurs et de Natacha, la compagne de ce dernier. Pourtant, à la manière d’un triangle amoureux façon Jules et Jim, le trio subsiste aux mauvais coups qu’il s’entre-inflige et reste scellé par un amour infini. Le film les suit sur plusieurs années, de la sortie d’un album à la naissance d’un enfant en passant par leurs démêlés avec les comités de censure, le tout dans un noir et blanc soyeux et plein de contrastes.

De temps en temps, un narrateur punk à coupe au bol s’invite à l’image. Comme un double maléfique tout droit venu d’Angleterre, il sème la zizanie en entonnant des tubes comme Passenger d’Iggy Pop pendant que les passagers d’un train se mettent à tout casser : « voilà ce qui aurait pu se passer » ironise-t-il, sous-entendu si ses homologues soviétiques n’étaient pas forcés d’être des rebelles clandestins, obligés de se tenir à carreau pour continuer leur art. Cette libre destruction du récit apparaît comme un clin d’œil aux influenceurs musicaux de l’Ouest, autant réputés pour leurs frasques que pour leurs refrains, mais aussi à l’avant-gardisme certain du cinéma soviétique.

Le réalisateur Kirill Serebrennikov accusé de détournement de fonds est toujours assigné à résidence. Triste comble puisque Leto est une ode à la liberté, à la fois comédie musicale, film d’amour et biopic très documenté, une fresque de deux heures, énergisante et enivrante, comme un bon tube qu’on ne se lasserait jamais d’écouter.

S. D.

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La critique de L. Schérer

Le documentaire d’Alina Skrzeszewska Game girls nous dresse le tableau d’un couple composé par Teri et Tiahna du quartier de Skid Row à Los Angeles.

La réalisatrice brosse un portrait intimiste de ces deux femmes noires, et au-delà celui d’un quartier où les pauvres et les sans-abris cohabitent entre deux rondes de police. Teri toute menue, souffre d’une maladie mentale, Tiahna bien enveloppée, sort de prison pour trafic de drogue. Pourtant point de misérabilisme devant l’objectif de la caméra, mais au contraire une grande empathie de la part de la réalisatrice qui nous fait partager les espoirs de changement de ces deux femmes. On les suit ainsi dans l’atelier d’expression artistique où les habitantes du quartier viennent s’exprimer, lors de leurs démarches dans la recherche d’un appartement en dehors du quartier, et d’une façon plus générale dans leur quotidien. On partage également leurs disputes que l’on sent facilitées par leurs mauvaises conditions de vie. Même si la réalisatrice ne s’appesantit pas sur l’environnement du couple, il est évident qu’il est difficile d’ échapper à un certain « déterminisme social » en Amérique où il vaut mieux naitre homme blanc, riche et en bonne santé que femme noire, pauvre et malade.

Un regard toujours à la bonne distance, bienveillant et bien voyant, pour un documentaire captivant.

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