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La critique de Laurent Schérer

Les meilleures intentions est le premier film de la réalisatrice argentine Ana Garcia Blaya.

Inspirés par ses souvenirs, la réalisatrice  nous offre ici une tranche de vie d’une famille où  le père Gustavo (Javier Drolas) et la mère Ceci (Jazmin Stuart) pratiquent la garde alternée de leurs enfants, dans le Buenos Aires de 1990.

Le film prend le point de vue de la fille ainée, Amanda (remarquablement interprétée par Amanda Minujin), âgée de dix ans, qui fait preuve d’une grande maturité. La gamine doit en effet compenser les manquements de son père qui pense presque exclusivement à ses conquêtes amoureuses, à fumer des joints et à sa musique. Cela n’empêche pas ses enfants de l’adorer, la réciproque étant aussi vraie. La situation, loin d’être idyllique, parvient néanmoins à un certain équilibre, sans trop de conflits, les ex s’entendant bien et discutant calmement de leurs obligations.

La réalisatrice va dénoncer les conditions économiques de son pays. En effet, c’est l’attrait d’un meilleur salaire pour le nouveau compagnon de Ceci qui motivera le déménagement vers le Paraguay qui perturbera l’équilibre des familles. De même, ce seront les faibles revenus de Gustavo qui l’empêcheront d’accueillir convenablement ses enfants.

Le film se veut donc un retour sur les conditions de vie des années 1990 en Argentine, tant d’un point de vue économique, que sur la place laissée aux femmes, tributaires des ressources du conjoint. Les « meilleures intentions » sont celles que chacun peut avoir pour faire au mieux, mais qui ne suffisent pas si l’environnement ne vous laisse pas de choix. Il faudra alors « se faire une raison » et s’arracher à ses rêves, chaque personnage devant peu ou prou trouver des ressources morales pour grandir.

Un film tendre et intimiste et un regard lucide sur la société argentine des années 1990 par une réalisatrice dont il faut saluer la maitrise dans la direction d’acteurs, surtout avec les enfants. Un premier long métrage tout à fait réussi.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Avec La BM du Seigneur et Mange tes morts, tu ne diras point, deux films tournés chez les Yéniches avec la famille Dorkel, le réalisateur Jean-Charles Hue nous a habitués à un cinéma cash, très proche du réel, mêlant religion et superstition, dans lequel les personnages sont à la recherche d’une rédemption. Tourné au Mexique, dans la Zona Norte, lieu de tous les trafics, Tijuana Bible ne fait pas exception à cette règle. Nick, vétéran américain accro à la dope échoué à Tijuana, croise la route d’Ana qui cherche son frère, un ancien Marine qui a disparu. Le réalisateur, par un scénario très bien écrit, suit le périple de ces enquêteurs incongrus qui remonteront, malgré l’opposition de la pègre locale, le fil qui les mènera au disparu.

Comme dans ses précédents films, Tijuana bible est le récit d’un parcours qui éclaire les croyances, bonnes ou mauvaises, constitutives de l’individu. Religion et superstition sont mêlées, mais au final l’homme est le seul à savoir quelle route il peut prendre. C’est en cela que Jean-Charles Hue est un cinéaste profondément humain. Il donne le choix à ses personnages sans les enfermer dans un destin tout tracé.

Malgré son sujet difficile, le film s’avère particulièrement beau. Certaines images sont à ce titre vraiment magnifiques. On se souvient ainsi de cette décharge dans laquelle le sol est tapissé de débris de verre, ou de la scène d’introduction avec ces images projetées à travers un rideau. Alors que d’autres auraient fait couler beaucoup de sang,  le réalisateur ne cède jamais à la violence gratuite dans sa description d’une ville miséreuse sous l’emprise de la mafia de la drogue et de la corruption.

Mention spéciale à Paul Anderson, en junkie ambivalent, usant magnifiquement de son corps maigre et musculeux à la fois, et aux figurants qui jouent leur propre rôle et dont plusieurs sont morts depuis la fin du tournage, assassinés par le narcotrafic.

Un film bouleversant de véracité, qui vous entraine du début à la fin dans un monde sans compromis. À voir absolument en salles.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Leigh (Frankie Box) est une jeune adolescente de quatorze ans dont la mère vient de mourir. Une situation difficile à vivre surtout que son père la délaisse, préférant la compagnie de sa maitresse. Gymnaste, méprisée par ses camarades d’une classe sociale supérieure, elle a du mal à concilier sa pratique sportive intense et les émotions qu’elle ne peut pas toujours exprimer. Cela d’autant plus que Joe, (Alfie Deegan), un fils caché de son père, débarque chez elle, lui faisant découvrir un monde inconnu, celui de la petite délinquance et de l’argent vite gagné.

L’envolée de la primo-réalisatrice écossaise Eva Riley est un film rafraichissant sur une adolescente qui cherche sa voie. Sensible au regard des autres, elle croit trouver un moyen de se mettre en valeur dans la délinquance, cherchant à prouver à son demi-frère et au caïd local qu’elle est capable de « faire des trucs ». Mais finalement, malgré un contexte social lourd, elle parviendra à se libérer de ses angoisses et prendra son envol dans la vie.

Situé à Brighton, l’action aurait pu être celle d’un drame social, le décor et les caractéristiques des protagonistes s’y prêtant. Mais la réalisatrice a préféré se focaliser sur le personnage de la jeune adolescente, lui donnantant l’énergie de la jeunesse, l’envie de vivre malgré l’adversité. Leigh se fourvoiera parfois dans ses choix, mais elle sera capable de le reconnaitre et de saisir les bonnes occasions qui se présenteront à elle ensuite.

Eva Riley filme le plus souvent ses acteurs en plan rapproché, permettant l’expression optimale des émotions par des jeux de lèvres, des plissements de paupières, ou des regards, révélateurs de l’état d’esprit de ses jeunes acteurs. Sa jeune actrice Frankie Box pratique un jeu aérien et solaire, entrainant le spectateur loin des clichés du film social, mais au plus près des émotions de l’adolescence, dans une période de la vie où l’on ressent fortement ses sentiments sans être toujours capable de les traduire en mots ou en actes.

Un premier long métrage très réussi d’une réalisatrice à suivre.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Carole, (Ludivine Sagnier) fait des ménages. Elle vit avec Jimmy Kremer (Alban Lenoir), élagueur de son état qui vient de se faire licencier. Ils sont les parents de trois charmants enfants : Gina (Léonie Souchaud) âgée de quinze ans, son frère Tony et sa petite sœur Nora.

Petit à petit on se rend compte que tout ne tourne pas rond chez Jimmy, au point ou un traitement psychiatrique s’avère nécessaire. Leur fille ainée cherche alors par tous les moyens à retrouver le père qu’elle idolâtrait. À travers le regard de Gina, la réalisatrice Véro Cratzborn se penche sur le thème de la psychiatrie et de ses conséquences sociales et familiales.

La forêt de mon père n’est pas d’une grande originalité formelle, ce que l’on peut en partie expliquer par son budget « serré » et le fait que ce soit une primo réalisation. Pour autant, Véro Cratzborn maitrise visiblement son sujet et l’écriture de son scénario. Carole, au sein d’une famille d’un milieu modeste doit faire face avec peu de moyens au drame qui l’attend. La réalisatrice nous dévoile ainsi avec beaucoup d’intelligence et de tact le quotidien d’une famille aimante et jusqu’alors heureuse de vivre, dans laquelle les relations étaient simples et saines. Une joie de vivre qui continuera même quand les membres de la famille se débattront contre l’adversité avec des moyens financiers très limités. Un film dans lequel tout est loin d’être noir malgré la gravité des sujets évoqués. Rien de spectaculaire mais une entrée « douce » dans le monde de la folie où l’on assiste aux dérèglements de plus en plus fréquents de la conduite du père. Pas d’idéalisation non plus car on ressent fortement le trouble que provoque la maladie dans l’ensemble du cercle familial et social.

C’est un magnifique film d’apprentissage pour l’adolescente de la famille, Gina, et une bouleversante épreuve d’amour pour ses parents. La force de ce long-métrage est de nous montrer la maladie mentale comme un état qu’il faut savoir accepter pour pouvoir vivre avec le moins de souffrance possible, le déni ou l’ostracisation favorisant au contraire un supplément de douleur.

Les trois acteurs principaux tiennent remarquablement leur personnage, ayant trouvé le juste équilibre pour donner de la crédibilité au scénario, avec une mention spéciale pour Gina qui provoque chez le spectateur une forte empathie grâce à un jeu énergique de chaque instant.

Un premier film émouvant à voir en ce moment en salles.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Chained narre l’histoire d’un couple, ou plutôt s’interroge sur les émotions qui le traversent. Rashi (Eran Naim) est un policier consciencieux, trop peut-être, car, convaincu de son bon droit, il fait preuve de beaucoup de rigidité. Ses qualités, sans doute requises pour exercer le métier qu’il fait, et parce que sa vie professionnelle influe sur sa vie personnelle et vice versa, provoqueront des dégâts. Sur le plan personnel cette rigidité entraînera des relations conflictuelles avec sa belle-fille, jeune adolescente de treize ans en pleine rébellion, et sur le plan professionnel une sale histoire. Avigail (Stav Almagor) est infirmière en EHPAD, mais on en saura moins sur elle. En effet, un autre film à venir, Beloved, présenté comme le pendant de Chained, lui est consacré.

Le réalisateur israélien Yaron Shani filme un microcosme qui se délite, à l’instar d’une société israélienne qui ne sait plus trop où elle va, en particulier suite aux scandales liés aux violences sexuelles dont sont victimes femmes et enfants. Rashi ne semble pas vouloir accepter que le monde qu’il s’est construit diffère du réel, un monde fantasmé pour lequel il travaille chaque jour sans relâche, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. Malgré les signes que son entourage lui envoie, il ne se résout pas à changer, s’arc-boutant jusqu’au bout sur ses principes, ne voulant pas négocier, refusant tout compromis avec ce qui lui est étranger. Il est ainsi incapable d’ouvrir les yeux sur le fait que sa belle-fille reproduit à son échelle son propre comportement.

Le cinéaste cherche à montrer comment s’effectue la construction (et la destruction) d’un individu, d’une famille, d’une société. Par le biais de l’émotion, Yaron Shani renforce le processus d’identification du spectateur qui se retrouve en immersion, pris entre deux feux dans les disputes entre les protagonistes, souffrant avec eux des incompréhensions de leurs interlocuteurs.

En exposant à l’écran les sentiments plus que les actions, Chained devient une véritable tragédie qui se veut, d’après les dires de son réalisateur, un film cathartique et une thérapie. En faisant de son personnage principal un policier, le réalisateur peut mettre sur un même plan l’autorité paternelle et l’autorité sociale, donnant à son sujet un traitement universel, celui de la place des êtres humains dans un monde qui les dépasse.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Depuis George A. Romero et sa Nuit des morts vivants jusqu'au Dernier Train pour Busan de Sang-ho Yeon, les zombies n'ont eu de cesse d'apparaître sur nos écrans de cinéma pour le grand bonheur des amateurs de frissons. Paradoxalement, très peu de films de zombies parlent des zombies eux-mêmes. La plupart du temps, ceux-ci sont relégués à des rôles anonymes d'antagonistes formant une masse informe et grouillante qui claque du dentier et godille de la guibole jusqu'à ce qu'un malheureux être humain ne fasse un choix stupide le transformant en plat de résistance. Eh bien, Miss Zombie est l'exact opposé de ce type de survival-horror nerveux où la tronçonneuse n'a d'égal que le napalm.

Dans Miss Zombie, le réalisateur japonais SABU, pseudonyme de Hiroyuki Tanaka, nous plonge dans un monde où les humains auraient domestiqué les morts-vivants. Nous y suivons un couple aisé qui vient de s'offrir une jeune zombie / esclave utilisée en bonne à tout faire. Rapidement, la caméra se concentre sur celle-ci et son quotidien ennuyeux et monotone. Son regard mélancolique se perd au loin devant une photo d'enfant, témoin d'un passé lointain.  Aux yeux du couple, elle n'a aucune identité et n'est pas plus importante qu'un meuble. Cependant, malgré son aspect décharné et son corps mutilé, la jeune "monstre" conserve de jolies formes qui ne laissent pas indifférent le chef de famille. À travers le film de genre, SABU s'attaque à la lutte des classes.

Au delà de son positionnement scénaristique, le film marque par un choix artistique fort, celui d’un noir et blanc très contrasté, très lumineux, à la limite du prétentieux et à l’opposé des films sombres de zombis habituels. Miss Zombie n’est pas un film à voir avec deux copains et une pizza et l'intention de rigoler bien fort, mais bien une œuvre qui demande au spectateur de s'impliquer. Il y a peu de musique, le rythme est lent et la réalisation artistique. Tout le film est construit en opposition et en renversement des codes. Le traditionnel film de nuit est remplacé par la banalité du quotidien de jour et le cadrage distille ça et là des images en miroir, instillant de plus en plus l'idée d'un renversement des rôles. Le film commercial pulp pour ados devient un film d'auteur réflexif.

Le personnage principal, l’héroïne, est ici le zombie. Et c’est une vraie zombie, elle bouge lentement, elle ne parle pas, elle affiche constamment la même expression et pourtant, SABU réussi à créer de la compassion pour le personnage. Mieux, celui-ci devient même beau au travers de ses cicatrices qui nous interrogent sur son passé. Et tout ce sentiment se crée chez le spectateur en opposition aux agissements des humains et de leurs comportements abjects. Plus intelligent encore, plus le spectateur s'interroge sur la zombie, plus les hommes du film deviennent fascinés par celle-ci, dans une sorte de mise en abyme du spectateur. Jusqu'à la rébellion, jusqu'à l'ultime sursaut de survie. Un scénario limpide mais fascinant.
Pour conclure, Bien que Miss Zombie manque un peu de rythme, le film mérite vraiment d’être découvert ne serait-ce que pour son approche singulière et artistique. Par ailleurs, il faut absolument saluer l'interprétation de l'actrice Ayaka Komatsu, incroyable de sensibilité malgré son mutisme.

Un film qui ne laissera pas indifférent à voir sur e-cinéma.com

Gwenaël Germain

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La critique de Laurent Schérer

L’ombre de Staline nous plonge dans le monde du journalisme en relatant l’escapade en Ukraine d’un jeune homme de 28 ans, Gareth Jones, au début des années 30, à l’époque où Hergé envoyait le reporter Tintin chez les soviets. Agnieszka Holland s’attache ici à retracer la biographie d’un personnage historique avec un certain souci de réalisme à la différence d’Hergé qui publiait un récit à visée propagandiste.  Malgré cela, on est tout de même en présence d’un film à charge contre le régime de Staline et de ses soutiens directs ou indirects.

Mais peut-on en vouloir à la réalisatrice polonaise quand on sait que les crimes de Staline ont fait plus de morts (famine et camps) que la totalité des victimes de la Seconde Guerre mondiale, et que la Pologne et l’Ukraine ont payé de très lourds tributs dans cette période de règne des totalitarismes ?

Les camps sont ici bien séparés, et c’est bien là le seul bémol de ce film qui manque parfois de nuances. Le gentil journaliste décillant peu à peu ses yeux sur l’horreur, devra donc faire face à certains de ses présupposés camarades qui ont rejoint par lâcheté ou conviction le régime totalitaire. Le seul personnage à évoluer est Ada, la femme journaliste qui refuse au final la compromission, ce qui en fait une protagoniste essentielle aux côtés de notre jeune héros.

Les superbes images du long métrage nous transportent dans une Ukraine enneigée, et par des jeux récurrents de reflets et de miroirs nous indiquent la duplicité des protagonistes. Par d’autres procédés, des mouvements de caméra tourbillonnants, la réalisatrice ébranle les certitudes de son personnage et étourdit le spectateur.

L’ombre de Staline est un film original sur une période de l’histoire au sujet de laquelle on pensait que tout avait déjà été raconté. Une œuvre essentielle qui nous interroge sur notre période contemporaine, où les fakes news et autres techniques de propagande ont malheureusement toujours le beau rôle.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Hackney, quartier de Londres.

Au moment où ses amies pensent seulement à se divertir, à leurs amours, et accessoirement à leur avenir, Shola Joy Omotoso, alias « Rocks », une jeune fille orpheline de 15 ans d’origine nigériane bascule brutalement dans le monde des adultes. Sa mère Funke est en effet partie, lui laissant la garde de son petit frère Emmanuel. Se retrouvant seule, son unique famille étant sa grand-mère qui vit à Lagos, elle cherche à faire face à cette nouvelle situation qui deviendra au fil des jours de moins en moins tenable.

Sarah Gavron nous offre avec son troisième long métrage, Rocks, un film touchant  sur la relation pleine de tendresse entre une sœur qui essaye de cacher la vérité à son entourage et son petit frère qui réclame sa mère. Étonnant film de filles, au casting exceptionnel, et réalisé par une équipe technique presque entièrement féminine, le film nous fait part des préoccupations du monde des collégiennes.  Agnès, Khadijah, Sabina, Sumaya, Yawa, et Rocks, forment une bande d’amies avec ses joies mais aussi ses maladresses, et finalement ses limites, car des collégiennes ne sont pas des adultes. Même si elles en ont l’envie, leur statut d’enfant les empêchent de donner réalité à leur désir de solidarité et elles doivent gérer leurs frustrations et les contraintes du monde des adultes soi-disant « responsable ».

Ayant fait le choix de représenter la diversité sociale et culturelle dans le groupe d’amies, la réalisatrice de Rocks aurait pu basculer dans un film à thèse à la Ken Loach (Ce qui n’est pas rédhibitoire pour autant). Mais en se focalisant sur le personnage de Rocks magnifiquement interprété par Bukky Bakray, Sarah Gavron fait le portrait d’une adolescente complexe et attachante. Loin de tendre vers le misérabilisme et la caricature sociale, le long métrage met en avant au contraire les moments de joie et de plaisir partagés entre adolescentes tout en nous montrant les ressources de cet âge.

Les longs-métrages réussis sur le même sujet se comptent sur les doigts de la main. C’est pourquoi celui-ci peut être qualifié à juste titre de film rare, parce s’il est une fiction, il nous entraine dans un monde qui, grâce à la participation active des actrices au scénario, offre une réalité peu souvent décrite au cinéma.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Si le titre L’amour à la ville laisse à penser que ce film composé de six sketches traite d’un sujet frivole, il n’en est rien puisque cette œuvre prend comme thème des sujets graves tels que la prostitution, le suicide, l’abandon des femmes par leurs amants ou des enfants par leur mère. Les sketchs ont en effet comme point commun de s’inscrire dans le ton du néoréalisme social, dans une vision incisive, voire d’une profonde noirceur, de la société italienne d’après-guerre où l’amour est montré souvent comme vénal.

Réalisés en 1953 par six auteurs italiens, ces courts-métrages sont un réquisitoire implacable contre une société machiste dans laquelle le plus faible, le plus souvent la femme pauvre, ne peut s’en sortir. Ces sketchs sont signés de réalisateurs prestigieux qui feront souvent une longue carrière que ce soient Dino Risi, Frederico Fellini ou Michelangelo Antonioni. Nous retrouvons également derrière la caméra Cesare Zavattini, le scénariste du voleur de bicyclette et Francesco Maselli dont le Storia d’amore fut primé à Venise en 1986.

Ces sketches s’inscrivent dans la prise de conscience d’un dysfonctionnement de la société italienne, en ce qui concerne la place qu’elle réserve à la femme, sujet qui sera repris par le réalisateur Antonio Pietrangeli dans le superbe long métrage Adua et ses compagnes sorti en 1960. Le dernier court, Les Italiens se retournent, étant une dénonciation (déjà !) du regard masculin oppressant duquel les Italiennes souhaiteraient s’émanciper.

Ces six courts : Suicides manqués de Michelangelo Antonioni, Agence matrimoniale de Federico Fellini, Le Bal du samedi soir de Dino Risi, L'Amour qu'on paie de Carlo Lizzani, L'Histoire de Catherine de Francesco Maselli, et Les Italiens se retournent d'Alberto Lattuada, sont donc à (re)découvrir grâce aux films du Camélia.

Laurent Schérer

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La critique de Laurent Schérer

Hong Sang-soo est un esthète de l'amour. Un artiste qui dépeint avec méticulosité les turpitudes du coeur et du couple à travers des films toujours semblables mais toujours légèrement différents, une sorte de peintre qui reproduirait jusqu'à l'infini les variations d'une même toile, changeant un bleu ici ou un subtil trait de rouge là. Et cela fait vingt-trois films que ça dure. Un Hong Sang-soo, c'est presque toujours la rencontre de trois ou quatre personnages, souvent dans un triangle amoureux, parfois évident, parfois plus subtil. Inlassablement les personnages déambulent dans les rues, se rencontrent au restaurant ou au bar et alors ils boivent de l'alcool, beaucoup, et discutent d'amour et de bleus à l'âme.

Son dernier film, Hotel by the River ne déroge pas à la règle. Cette fois, le décor est un hôtel au bord de la rivière où un poète d'un certain âge s'est retiré et y convoque ses fils. Dans une autre chambre, deux jeunes femmes s'enlacent dans un lit, habillées. Il s'agit en fait de deux amies dont l'une se remet difficilement d'une rupture amoureuse. Ainsi va le film, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Séparés. Osant même un léger flou sur une potentielle homosexualité du poète, par ses relations rapportées avec le gérant de l'hôtel qui l'a invité, mais aussi par le rapport très étroit qu'entretiennent les deux femmes, comme pour distancier encore plus les deux mondes. Tout se déroule comme dans un Hong Sang-soo, les longues discussions, les marches, les rencontres autour d'un verre, mais les deux mondes, bien que situé dans un même lieu, restent à distance l'un de l'autre hormis une timide approche du poète âgé et une demande d'autographe mal assurée de la part d'une des deux femmes.

Depuis quelques années, la Corée du Sud connaît une forte augmentation des revendications féministes qui remettent en cause la structure hiérarchique patriarcale de la société s'appuyée traditionnellement sur des fondements néo-confucianistes. Il n'est plus question pour les jeunes femmes du pays de courber l'échine et de sacrifier leurs désirs et aspirations pour celui des hommes. En 2017, la vague #MeToo a fortement déferlée sur le pays et le pays s'est scindé en deux. Depuis, pas un mois sans que des scandales sexuels, traditionnellement passés sous silence, n'éclatent dans la sphère publique. Pour les acteurs, stars de la musique, et autres grands patrons, terminé le sentiment d'impunité. Par effet de bords, de nombreux hommes, plutôt que de réfléchir à leurs comportements passés, il faut voir comme dans les rues de Séoul les garçons tiennent les filles fermement par le bras, ont tout bonnement ostracisé les femmes. De nombreux articles de presse ont ainsi rapporté que, faute de savoir se comporter avec la gente féminine, les hommes ont cessé tout simplement de communiquer avec les femmes au bureau, préférant ne plus les convier aux repas et soirées karaokés qui se pratiquent très largement entre collègues.

Tourné à l'hiver 2017, Hotel by the River peut alors être vu comme la traduction dans le style de Hong Sang-soo, de ces deux mondes qui ne savent plus communiquer. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le poète âgé ne se fait plus guère d'illusions sur sa capacité à séduire des jeunes femmes, s'il laisse planer un doute sur une relation avec un homme et s'il se montre tendre avec ses fils. Le modèle du père tout puissant, de l'homme chef de société a fait long feu, il est temps de faire tomber l'image du patriarche omnipotent et séducteur. Les fils peuvent-ils le comprendre ? Rien n'est moins sûr. De leur côté, les femmes se consolent entre-elles. Elles n'osent plus approcher les hommes que du regard et de loin. La célébrité d'un des fils, réalisateur, n'est plus suffisante pour les faire tomber en pamoison. D'ailleurs, cette thématique se retrouve dans l'image. Kim Min-hee (Mademoiselle), l'amante officielle du réalisateur, est moins mis en valeur esthétiquement, comme si Hong Sang-soo avait voulu éloigner sa caméra. Alors qu'elle crevait l'écran dans Grass, Le jour d'après ou encore Seule sur la plage la nuit, elle est ici filmée avec plus de naturel, le noir et blanc moins sublimé, comme si le réalisateur avait laissé tomber les artifices, filmant plus la femme et moins la muse.

Ainsi le dernier Hong Sang-soo influencé par les mouvements sociaux au sein du pays est à la fois fidèle à l'oeuvre du cinéaste dont on retrouve les marottes habituelles, mais aussi légèrement différent, explorant une nouvelle facette des relations hommes-femmes. Le suivant est déjà prévu, que nous réservera-t-il ?

Gwenaël Germain

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