Wet season du réalisateur singapourien Anthony Chen, (caméra d'or à Cannes en 2013 avec Ilo Ilo) est un magnifique film qui place son actrice principale au premier plan d'une histoire touchante, celle d'une femme en difficulté existentielle qui est courtisée par un jeune homme. En filigrane, ce long-métrage s’interroge sur le rôle de la femme et la place de la culture chinoise dans la société singapourienne.

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La critique :

C'est la saison des pluies à Singapour. Entre un mari qui la délaisse et un pays qui semble toujours plus s'éloigner de ses racines chinoises, Ling nage en plein spleen. Terminé les rêves de jeunesse, son quotidien s'égraine entre un beau-père malade et des élèves qui n'ont plus aucun intérêt pour le mandarin. Seul le jeune Wei Lun ne perd pas une miette de ses classes. Alors quand il lui demande des cours particuliers, peut-elle vraiment les lui refuser ?

Sept années après Ilo Ilo (caméra d'or à Cannes en 2013), Anthony Chen est de retour avec une nouvelle histoire de femme. Après avoir dépeint la vie d'une domestique dans un Singapour en pleine crise économique, le réalisateur se penche cette fois sur le quotidien d'une quadragénaire en pleine crise existentielle. Femme moderne astreinte à une double journée de travail et de soutien de famille, Ling symbolise à elle seule les deux thèmes principaux du film que sont la place des femmes dans le Singapour d'aujourd'hui et le remplacement de la culture chinoise par une culture anglophone globalisante.

 

Singapour est une ville-état indépendante située au sud de la Malaisie qui a la particularité de brasser une population culturellement et religieusement variée dont la majorité est d'origine chinoise. Arrivée au 19ème siècle comme main d'oeuvre sous la colonisation anglaise, la diaspora a conservé des racines confucianistes très profondes, longtemps mises en avant par le régime autoritaire de Singapour. Sans entrer dans les détails, le confucianisme met l'accent sur l'autorité et la responsabilité des individus envers le groupe, ainsi que sur un profond dévouement des subalternes envers leurs supérieurs (les personnes plus âgées, les supérieurs hiérarchiques mais aussi les chefs de familles) dont les femmes font généralement les frais puisqu'elles sont traditionnellement au bas de l'échelle sociale.

De ce point de vue, Ling représente doublement l'attachement de Singapour à ses racines chinoise, à la fois par son métier puisqu'elle enseigne le mandarin, mais aussi par son rôle social d'épouse serviable. En effet, c'est elle qui s'occupe du patriarche malade et c'est encore elle qui représente son mari lors des fêtes de famille lorsque celui-ci préfère partir en "séminaire". Seule incartade au confucianisme, Ling n'a pas d'enfants pour transmettre la lignée mais elle fait son possible pour tomber enceinte malgré le peu d'enthousiasme de son conjoint. C'est ici que toute la contradiction du personnage prend son ampleur puisqu'en incarnant la résistance de la culture traditionnelle envers la société moderne privilégiant l'anglais, Ling maintient en place sa propre "oppression" au service de la famille de son conjoint.

 

Si ce point de départ aurait pu amener le film vers un conflit caricatural opposant "tradition et modernité", Anthony Chen traite la question de façon plus subtile. En effet, plutôt qu'un débat manichéen, le réalisateur-scénariste semble à la fois dénoncer le machisme culturel sans pour autant vouloir renoncer à l'héritage chinois dont l'érudition est mise en valeur. D'un côté, et bien que la tâche soit pesante, Ling entretient de bons rapports avec son beau-père malade avec lequel elle partage l'amour de la langue chinoise. D'un autre côté, elle doit faire face en permanence au sexisme ambiant allant de la remarque familiale au déni de compétence ou pire, de consentement. Plutôt qu'une critique au vitriol, le réalisateur semble ainsi être à la recherche d'une voie médiane.

Ce positionnement se retrouve dans sa caméra qui évite autant que possible les effets de style, une manière de filmer très pudique et sans ajout de musique afin de ne pas faire de son film un mélodrame. Bien que le réalisateur offre au film un sous-texte politique et critique entamé dans Ilo Ilo , il ne souhaite pas pour autant se montrer militant, préférant se positionner en observateur, presque en sociologue. D'ailleurs, si à première vue le scénario de Wet Season ressemble beaucoup à celui de Une femme coréenne (Im  Sang-Soo - 2003), puisqu'il s'agit dans les deux cas de l'histoire d'une femme en difficulté existentielle qui est courtisée par un jeune homme,  la différence de traitement est bien notable parce qu'Anthony Chen préfère l'élégance de la distance à l'implication émotionnelle appréciée par le réalisateur coréen qui signait un film d'un féminisme affirmé.
Pour conclure, Wet Season est un beau film qui place son actrice principale au premier plan d'une histoire touchante et sensible aux rôles qu'entretiennent les femmes dans la société singapourienne, et qui éclaire la place de la culture chinoise dans la péninsule.

Gwenaël Germain

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La bande-annonce :