Choquant, troublant, poétique, féroce, dérangeant, organiqueGrave de Julia Ducournau a fait beaucoup couler d’encre lors de sa sortie en salles. Depuis George Franju et son mythique Les yeux sans visage, le cinéma d’horreur français cherchait son film étendard qui mettrait d’accord les amoureux de cinéma cérébral et les fans d’hémoglobine. Auréolé de nombreux prix, Grave a accompli cette gageure en étant adoubé par la critique, les fans de genre et le grand public.

La recette de son succès est pourtant simple. Les images sanglantes ne sont jamais gratuites et servent un scénario plutôt malin sur le passage à la vie d’adulte. Maîtrisée visuellement et portée par un design sonore digne de David Lynch, cette réalisation a mis d’accord tous les membres de la rédaction aux avis souvent opposés.  Un choc disponible en DVD et Blu-ray depuis le 26 juillet chez Wild Side Vidéo et dont vous pouvez retrouver la critique de Laurent ci-dessous.  Pour aller plus loin, je vous invite également à regarder notre interview de la réalisatrice filmée dans un décor rouge digne du Fantôme de l’Opéra.

Mad Will

La critique :

Grave est un film pour public averti. Non que ce film montre beaucoup de scènes de meurtres ou de tripes à l’air, il en expose même globalement moins que beaucoup de films de genre, mais parce qu’il questionne notre essence d’une façon abrupte, ce qui est susceptible de déstabiliser chez certains leur inconscient.

D’autre part Grave est également un mélange des genres. A la fois film d’auteur (par le message qu’il contient et la maîtrise technique), film d’horreur (scènes de cannibalisme), références à Cronenberg ou Tourneur (on pense à La féline), ou de suspens (Hitchcock avec psychose).

Il ne serait alors pas surprenant que ce film suscite rejet et polémiques, les codes des uns et des autres étant intimement mélangés, ce qui semble cohérent pour un film qui traite d’un tel sujet. En effet il s’agit d’un film sur les différences et le rapport à la norme (quelle qu’elle soit d’ailleurs) l’acceptation de ces différences et l’acceptation de cette norme, la principale étant, au-delà des normes sociales, sexuelles etc., le rattachement à l’espèce humaine. Sans doute est-ce là la question première : qu’est ce qui sépare l’humain du monstre ? L’essentiel se joue dans la recherche de cette différence par Justine (Garance Marillier), le personnage principal du film, qui rentre en première année d’école vétérinaire où étudie déjà sa sœur Alexia (Ella Rumpf). Le fait que l’action se déroule dans le cadre d’une école vétérinaire est tout sauf anodin. Avons-nous coupé le cordon avec notre origine animale ? Quelle place a le corps, la chair, dans notre vie ?

Dans ce cadre, ce récit initiatique, questionnement d’une adolescente sur son corps en transformation, parle essentiellement de chair, que sa consommation se fasse par l’acte sexuel ou par ingestion. La polysémie de l’expression « consommation de la chair » est prise dans toutes ses acceptions. Cette polysémie existant d’ailleurs aussi dans le titre du film, la réalisatrice Julia Ducournau revendiquant trois sens au mot « grave » (interjection utilisée par les adolescents à tort et à travers- susceptible de conséquences importantes et fâcheuses-sensible à la gravité terrestre). On ne peut donc résumer simplement ni l’histoire du film ni son message. C’est à la fois un récit initiatique, un film d’apprentissage, un film résolument féministe parce qu’il met en scène une adolescente qui cherche à gérer elle-même ses problèmes sans en référer à une norme dictée par des hommes, un film qui rejette autant tout déterminisme que la servitude volontaire. Pourtant ce film se veut optimiste, « Je suis sûr que tu trouveras une solution » en est une des dernières répliques. Mettre la poussière sous le tapis ne sert à rien, affronter les questions est certes plus dérangeant mais plus satisfaisant à terme.

Ce film est donc sujet à de nombreuses interprétations par sa richesse et l’acuité avec laquelle les questions sont posées.

Libre alors au spectateur de chercher dans ses expériences, ses lectures, au fond de son inconscient, les réponses à ces questions. L’empathie que l’on ressent pour Justine, est bien au final une empathie intellectuelle entre personnes en construction.

Le tout est conduit avec virtuosité dans le traitement des couleurs, de la lumière, du son, du cadrage, sans parler d’une formidable interprétation des actrices et des acteurs.

C’est dire que ce premier long est une réussite.

L.S.