Autre actualité 12 septembre 2021

HOMMAGE À BELMONDO : À BOUT DE SOUFFLE

Jean-Paul Belmondo nous a quittés. Pour lui rendre hommage, voici notre critique d'À bout de souffle.

La critique :

L’histoire, apparemment banale et initiée par François Truffaut, est celle de Michel Poiccard, interprété par Jean-Paul Belmondo, un voyou recherché pour le vol d’une voiture et le meurtre d’un policier. Au cours de sa cavale, il retrouve Patricia (Jean Seberg), étudiante américaine qu’il essaie de persuader de coucher avec lui. Le style rythmé et désinvolte du film frappe le public de l’époque par son originalité. Godard s’inspire de l’esthétique américaine du film noir pour faire se rencontrer le romantisme hollywoodien et le quotidien français banal et authentique. Le film de gangsters dialogue à la fois avec le drame romantique et le documentaire. Michel Poiccard, déambulant dans Paris, se prend pour Humphrey Bogart. La caméra, souvent porté à l’épaule par le chef opérateur Raoul Coutard, le suit à travers les artères parisiennes, des Champs-Élysées au Boulevard Raspail, jusqu’au petit studio parisien où il retrouve Patricia. Les scènes intimes du couple sont touchantes par la simplicité et la banalité de leur réalisme, rythmé par les notes d’un jazz sensuel et les bruits de la rue. Cette nouvelle manière de faire du cinéma, dans un souci d’économie, avec des décors réels et des éclairages naturels, accompagne celle d’une façon de rendre compte du temps qui tourne le dos au cinéma narratif et sa grammaire traditionnelle pour préférer la spontanéité, la vie ordinaire et anonyme et le retour au naturel.

L’équipe technique est réduite, dispose de peu de matériel et descend dans la rue pour tourner. Godard inscrit ainsi son film dans le présent, il filme la foule parisienne, la ville en mouvement, et la saisit dans ce qu’elle a de contemporain, inventant de nouveaux dispositifs de tournage. La caméra accompagne les flâneries urbaines mobiles et automobiles des personnages, elle ne s’arrête jamais. La géographie parisienne se dessine alors dans la tête du spectateur, et le film revêt un aspect presque documentaire. Lors de trajets en voiture, la ville se recompose grâce à un montage serré et fragmenté, les jump-cuts rendent compte du chaos urbain et les personnages prennent une personnalité forte et singulière. Godard témoigne ainsi de la complexité de la ville et son côté insaisissable, tout en proposant une sorte de documentaire sur le Paris du moment, avec sa jeunesse confrontée à l’arrivée des grands magasins, typiques de la société de consommation à l’intérieur de la capitale. Michel et Patricia descendent l’avenue des Champs-Élysées, elle entre au drugstore Matignon et retrouve un journaliste américain un peu en vogue, rival de Michel, sans cesse désigné dans le film comme une sorte d’être purement convenu, artifice de la société de consommation américaine importée dans Paris. Godard veut être contemporain en filmant les lieux à la mode, tout en y ajoutant son regard critique et caustique. Paris est un terrain sociologique, mais aussi un véritable agent narratif du film, avec son affichage urbain, ses publicités, ses enseignes, qui viennent ponctuer et raconter l’histoire.

La ville devient une sorte d’univers graphique et visuel, dans lequel évolue une jeunesse souvent désinvolte. Godard fait usage du cinéma comme d’une enquête sur le présent, dans un contact direct avec le réel et le contemporain. Filmer la jeunesse s’affirme comme gage de modernité. Elle rêve d’indépendance et aspire à la liberté. Michel Poiccard passe de la figure du voyou sympathique au héros moderne, ordinaire et banal, noyé dans l’agitation parisienne. Il est le reflet d’une jeunesse indocile et rebelle, insatisfaite et qui se livre à des expériences amoureuses et érotiques apparemment désespérées. Son histoire d’amour avec Patricia est passionnée et tragique. Les amants sont seuls face à eux-mêmes dans un monde où les normes se désagrègent. Michel ne laisse aucun obstacle entraver sa liberté.

Godard dresse donc le portrait d’une génération rebelle. « À nouveau régime, nouveau cinéma », disait Chabrol. Les cinéastes de la Nouvelle Vague s’inscrivent dans une époque marquée par la lutte du nouveau monde face à l’ancien. À bout de souffle se fait alors le témoin d’une génération emportée dans un vertige qu’elle ne maîtrise plus, oscillant entre la rêverie et l’envie de rien. Les jeunes enchaînent cigarette sur cigarette, se laissent vivre et renoncent finalement à agir, vaincus par leur impuissance politique et sociale. Dans ce contexte, Godard affirme que le cinéma devient un moyen d’expression et une prise directe avec le réel dans un élan audacieux. Il brise le carcan esthétique et culturel traditionnel pour écrire les codes du cinéma moderne.

À bout de souffle est un film qui ne vieillit pas et qui est marqué par une liberté à la fois technique, esthétique et politique. Et surtout, il fait du cinéma le témoin de l’ancien monde qui s’écroule et le miroir d’une époque où la jeunesse lutte avec la même force qu’elle emploie pour rêver. À (re)voir, sur grand-écran.

Camille Villemin

La bande-annonce :

 

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