Ida Lupino est une enfant de la balle. Issue d’une famille de comédiens illustres anglais, elle s’envolera vers Hollywood après plusieurs rôles dans des productions locales. Sous le soleil californien, elle resplendira devant les caméras de Raoul Walsh dans des longs-métrages comme La Grande évasion. Elle tournera ainsi près d’une quarantaine de films avec la Warner avec laquelle elle est sous contrat dans les années 40. Dans un milieu plus que machiste, elle fera preuve d’un caractère fort qui fera grincer les dents les directifs des studios quand elle refuse certains rôles. Son ami Raoul Walsh lui conseillera de passer à la réalisation, car elle montre des dispositions sur le plateau pour la technique et la direction d’acteur. Elle signera ainsi à l’aube des années 50, six films en cinq ans, où elle nous offre la plupart du temps de magnifiques portraits féminins.

Le Voyage de la peur sur lequel je vous propose de revenir est une oeuvre à part dans sa filmographie. En effet, ce sont ses premiers pas dans le cinéma de genre. Dans ses précédentes réalisations tournées en indépendant, elle s’était spécialisée dans un cinéma social où elle mettait en scène de jeunes femmes blessées qui reprenaient petit à petit le goût à la vie. Par le biais de ces portraits de femmes meurtries, elle avait abordé pour l’un des premières fois à Hollywood, des thèmes aussi difficiles que le viol, la maladie, ou l’abandon.

Avec Le Voyage de la peur, elle revient au film noir qui l’a popularisé en tant qu’actrice avec des longs-métrages tels qu’Une femme dangereuse de Walsh . Si sa mise en scène semble simple en apparence, elle s’avère tout de même d’une grande rigueur avec des cadrage précis et des mouvements de caméra fluide qui témoignent de sa parfaite gestion de l’espace au cinéma. Déjà sur son premier long  Avant De t'Aimer où elle avait remplacé au pied levé le réalisateur Elmer Clifton victime d’une crise cardiaque, le monteur William Ziegle lors de ses visites sur le plateau confirma la maîtrise d’Ida Lupino qui tournait en pensant déjà à l’agencement des plans. Celle qui sera la scénariste et actrice de Don Siegel partage avec le réalisateur de L'Inspecteur Harry , ce goût pour une mise en scène nerveuse et sèche, efficace et sans fioriture.

Pour une fois dans un film de Lupino, le casting ne compte pas de rôle féminin. Pour autant, on retrouve comme d'habitude chez elle, des personnages perdus par rapport à une situation qu’ils ne peuvent surmonter. Ici pas de viol, ou de grossesse non désirée, mais un psychopathe qui humilie les deux hommes qu’il a pris en otage.  Son flingue qu’il ne cesse de pointer en direction des deux victimes semble ainsi être son seul moyen d’exister dans le monde. La forme phallique du revolver symbolise ici une masculinité qui abuse de sa force. Ne demande-t-il pas à l’un des deux otages de faire un concours de tir avec lui, qui s’apparente au final à savoir qui possède la plus grosse ! Alors qu’il pourrait se débarrasser des deux hommes après avoir récupéré la voiture, le psychopathe les garde à côté de lui, car il veut les dominer. C’est un pervers narcissique qui ne souhaite qu’une chose : avoir des  individus à son service qu’il peut humilier. En filigrane, c’est bel et bien la position du mâle dominant qui est ici interrogée. L’homme depuis tout temps et encore plus dans les années 50 abuse de sa force et de sa position sociale pour soumettre enfants et femmes sous son diktat afin de se faire servir d'eux. Le film prend donc la forme d’un road movie qui permettra à nos deux otages de reprendre le contrôle sur leur vie comme les héroïnes des précédents films de Lupino.

Lupino se singularise par rapport à beaucoup d’autres réalisateurs de films noirs par son souci de réalisme. Ainsi, elle s’inspire pour son long-métrage d’un fait divers qui a réellement existé, ainsi que l’indique l’intertitre au début du film. Elle engage également pour jouer l’animateur radio qui revient sur les faits en voix off dans le film, le speaker qui avait chroniqué en direct l’affaire sur les ondes américaines. De même, elle ne fait pas preuve du manichéisme habituel dans ce genre de production, les protagonistes principaux ne sont pas des héros. Ils sont en effet tétanisés par la peur qui annihile leur action. Quant au tueur en série, ce n’est pas un génie du crime à la Mabuse ou un esthète à la Hannibal Lecter, c’est juste un minable qui tient un flingue.

Pendant 70 minutes, Lupino invente un sous-genre du cinéma, le film d’auto-stoppeur qui n’incite pas les conducteurs à embarquer dans leur voiture des inconnus. Par le biais de sa mise en scène, celle qui se faisait appeler la Don Siegel de la série B fait de la voiture, symbole de la liberté aux USA, une prison. Elle joue ici sur le contraste entre des plans d’ensemble du désert écrasé sous le soleil et des plans rapprochés dans le véhicule, afin de nous indiquer que les personnages n’ont pas d’échappatoire ni de zone d'ombre pour se cacher. Ils sont donc soumis au bon vouloir de leur tortionnaire.

Porté par un William Talman magistral en psychopathe qui se joue de nos nerfs comme de ceux de ses victimes, je vous invite à redécouvrir ce bijou du cinéma qui influencera des longs-métrages comme Hitcher ou Henry a portrait of a serial killer .

Ida Lupino ne fut pas seulement l’une des premières femmes réalisatrices, elle fut surtout et avant tout une très grande cinéaste dont il faut revoir les films absolument !

Mad Will

PS : Retrouvez ici la présentation de la rétrospective autour des films d'Ida Lupino : http://www.art-et-essai.org/film-soutenus/1166318/retrospective-ida-lupino