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La critique de F. L.

  

   Caméra d’Or en 1989, Mon XXème siècle ressort cette année en version restaurée 4K à l’occasion de la nomination aux Césars d’Ildiko Enyedi et permet à ceux qui ont découvert la talentueuse réalisatrice hongroise grâce à son récent Corps et âme de prolonger leur plaisir avec cet excellent premier film. Cette pure féérie visuelle en noir et blanc s’ouvre sur l’évocation de deux inventions cruciales de la fin du XIXème siècle pour nous faire rêver aux possibles qu’elles promettaient et dont les hommes n’ont pas su tirer profit.

   Néanmoins, contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, rien de moins « historique » et rationnel que le film d’Ildiko Enyedi, qui a justement choisi de s’exprimer par le cinéma après de longues études scientifiques pour explorer d’autres capacités de son cerveau. Cette problématique se retrouve naturellement dans son premier film. A l’image des deux hémisphères cérébraux, les deux jumelles de Mon XXème siècle, aussi flamboyantes que ridicules, humaines, trop humaines, ont chacune développé au détriment des autres une facette possible du caractère humain, comme l’explicite la réalisatrice : « Tout individu voulant être en harmonie avec la société est obligé de remplir un rôle, de mutiler lui-même ses autres sensibilités et inspirations. (...) A travers Dora et Lili, je souhaitais montrer des personnages incomplets, insatisfaits, et dire : on doit laisser exister en soi-même toutes les possibilités ».

   A propos de ce double personnage central, il faut absolument souligner la performance de Dorotha Segda, qui compose brillamment les deux sœurs si différentes, Lili la libertaire et Dora la libertine. En plus d’avoir une finesse de trait à ressusciter les sculpteurs grecs, la jeune femme pétille d’espièglerie (quand elle est Dora) et de perspicacité (quand elle est Lili). Elle incarne ainsi une des idées les plus drôles de ce film foisonnant qui en regorge : tel le lièvre qui considère le renard qui lui court après comme un partenaire de jeu, chez les êtres vivants le ludisme prime souvent la maximisation des profits !

   La densité des directions dans lesquelles Ildiko Enyedi nous entraîne, comme la diversité des types de séquence qu’elle met en scène, des reconstitutions historiques hyper-stylisées aux fantasmagories poétiques épurées (inoubliable séquence de conversation interstellaire) est plus que roborative : elle appelle à visionner de nouveau le film de multiples fois. Comme tout bon chef d’œuvre.  

F.L.

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La critique de madwill

La mauvaise réputation.

Oh combien le titre de la chanson de Brassens sied parfaitement au film que je vous recommande cette semaine sur Netflix.

Je vais vous parler aujourd’hui d’Howard le canard, métrage conspué dans les années 80 dont la rumeur disait même qu’il était le plus mauvais film jamais réalisé. Georges Lucas, son producteur, aurait selon la légende tout tenté pour faire oublier le film en empêchant sa sortie en DVD ! (Ne vous inquiétez pas, notre cher Howard est disponible en Blu-Ray et DVD depuis quelques années aux USA et en France chez Elephant Films !)

J

J’avais vu Howard... Une nouvelle race de héros, il y a une vingtaine d’années en VHS, et c’était avec une curiosité non feinte que je lançais sur Netflix le visionnement des aventures du canard de l’espace. Divine surprise… J’ai trouvé le film meilleur que dans mes souvenirs. Il faut dire que la copie disponible en SVOD rendait admirablement la photographie du film. De même que la VOSTF se révélait beaucoup plus incisive que la pâle VF des années 80 .

Howard c’est un peu comme Massacre à la tronçonneuse.

Le film de Hooper traîna pendant de très longues années la réputation d’être terriblement gore alors que le film ne montre jamais de sang. À une époque où les films n’étaient pas visibles facilement, la rumeur enflait vite sur une réalisation surtout quand c’était le copain d’un copain qui l’avait vu.

Pour Howard, c’est un phénomène assez semblable. Sa réputation de navet intersidéral est lié à son bide au box-office qui alimenta des « ont-dit »  et qui coûtera sa place au directeur d’Universal et obligera Lucas à vendre Pixar à Steve Jobs.

Mais que raconte Howard... Une nouvelle race de héros ?

Howard est un canard qui vit sur sa planète. Jusqu'au soir où une mystérieuse tornade l'arrache à son fauteuil. Il se retrouve projeté dans l'espace et finit par atterrir dans l'arrière-salle d'un bar à Cleveland, dans l'Ohio. Une jeune chanteuse de rock, Beverly Switzler, s'y produit. A la fin de son numéro et alors qu'elle s'apprête à regagner ses pénates, deux loubards l'agressent. Howard vole à son secours. Reconnaissante, Beverly accueille ce courageux canard sous son toit.

Pour aborder le film, il est important de revenir sur le couple à la ville et à l’écran formé par Willard Huyck et Gloria Katz qui ont écrit le film et réalisé (pour le premier) Howard.

De sombres tâcherons ? Pas vraiment.

Sans faire leur biographie, le couple est à l’origine d’une excellente pelloche de fantastique Messiah of Evil, une sorte de relecture argentesque du film de zombies dans les années 70. Film à la poésie macabre porté par une mise en scène superbe, Messiah of Evil, est une pelloche d’horreur que je vous invite à découvrir.  Mais surtout ce couple est connu pour ses collaborations avec l’ami George Lucas. Ce sont les co-scénaristes du long-métrage qui ouvrit les portes d’Hollywood au futur réalisateur de Star Wars, le touchant American Graffiti. Sans être crédités, ils travaillèrent ensuite sur le premier volet de la trilogie mettant en scène les Skywalker, signant une partie non négligeable des dialogues. Enfin ils signèrent le script du second Indiana Jones. Même si certains grincheux n’aiment pas vraiment Le temple maudit, ce second volet des aventures de notre archéologue préféré est une référence en termes d’efficacité, avec des dialogues assez brillants. Plutôt qu’une suite, le duo de scénaristes propose une relecture réussie des aventures du mythique archéologue.

Parlons à présent des autres artistes qui ont collaboré à Howard ?

À la lumière, nous retrouvons Richard H. Kline, chef opérateur de Pendez-les haut et court, Soleil vert, Furie, La Fièvre au corps, le premier Star Trek de Wise ou encore L'étrangleur de Boston. Un technicien oscarisé à la filmographie conséquente.

Aux effets spéciaux, Joe Johnston, l’un des grands maîtres d’IML (Star Wars…) et Phil Tippett (Le dragon du lac de feu, Robocop…) œuvrent ensemble. C’est un peu comme si vous aviez Neymar et Ronaldo dans la même équipe. Pour un film dont on moque le visuel, c’est plutôt étrange.

Enfin à la musique, nous retrouvons le vénérable John Barry, l’un des plus grands compositeurs de cinéma européen connu pour le générique d’Amicalement vôtre et la musique James Bond.

Les détracteurs du film vont user de la métaphore footballistique et déclarer que de très bons joueurs ne font pas forcément une grande équipe. C’est vrai…

Mais le problème, c’est que cet Howard possède de vraies qualités quand on le revoit, le temps ayant particulièrement un effet positif sur le film.

Commençons par le visuel du film. La photographie est très réussie avec un usage des néons très esthétique. C’est bien là la magie de voir des films en copies HD. Si certains souffrent d’être revus, la copie numérique rend hommage au travail de Richard H. Kline sur le film qui composent de très beaux éclairages nocturnes. La réalisation est fonctionnelle, mais efficace avec un découpage précis servi par une belle science du cadre.

J'entends déjà certain déclarer à l'emporte-pièce : "C'est nul. Le héros est joué par un nain dans un costume de canard !"

Et c’est là que j’évoquerais la célèbre jurisprudence Yoda. Il vrai qu’Howard peut sembler dans les premières minutes ridicule malgré une animatronique bluffante pour le visage du palmipède qui a coûté la bagatelle de deux millions de dollars.

Mais passé ces quelques secondes, vous allez trouver à ce canard beaucoup plus de vie que de nombreuses créatures digitales. Grâce à l’animation de son faciès, ses déplacements, les interactions physiques avec les autres comédiens, Howard prend presque vie, car il est incarné. Et c’est pourquoi je parlais de Yoda. Je vais donc vous poser une question : vous croyez plus à la marionnette rabougrie toute verte de l’Empire contre-attaque où à son double numérique dans la trilogie de la fin des années 90 ? Pour ma part, mon choix est vite fait. Je préfère le premier Yoda.

Si réaliser un canard était un défi technique peut-être trop difficile en 90, le reste des effets spéciaux a admirablement bien vieilli. Le voyage d’Howard dans l’espace est encore bluffant 30 ans après. Il faut aussi évoquer la créature finale qu’affronte notre palmipède préféré qui est assez géniale à voir. La copie de Neflix rend hommage à des effets spéciaux largement dans le haut du panier de cette époque.

Et le scénario dans tout ça ?
Le ton du film voulu par ses auteurs explique en partie sa mauvaise réception par le public.
Howard est vraiment un film particulier surtout pour une œuvre de studio qui a coûté pas loin de 30 millions de dollars.
À ce titre, il est à l’image de ses créateurs qui ont œuvré tout autant dans la production indépendante que dans les gros budgets de tonton George. Sous son verni de film familial, Howard est une comédie aux dialogues enlevés (à voir en VO) et très bien écrits. Le film propose dans ses échanges verbaux de nombreux sous-entendus grivois et n’hésite à faire des blagues autour de la zoophilie pour évoquer le couple formé par notre canard et la chanteuse interprétée par la charmante Léa Thomson.
Le film est avant tout une parodie des scènes des productions familiales de l’époque. La scène du restaurant de cajun sushis est emblématique de cette approche parodique, avec notre héros qui se moque ouvertement du grand méchant du film. À ce titre, le dialogue où Howard pète une crise à cause des œufs sur le plat qu’on lui a servis et qui lui rappellent sa date d'anniversaire, est assez tordant.

Ce long-métrage est l’œuvre de sales gosses qui ont conçu un film efficace pensé pour le grand public, mais qui ne peuvent s’empêcher de faire des blagues douteuses de lycéens. Howard est un cas unique de divertissement familial où se cache un humour régressif. On ne peut s’empêcher d’imaginer ces mères de familles américaines emmener leurs bambins voir le film du producteur des Ewoks et partir en courant quand elles découvrent à l’image Howard, le cigare au bec qui travaille dans une boîte à partouses. Quel était le public visé par les initiateurs de ce long-métrage ? La famille. Non, le film est trop sexué. Les lecteurs du comics d'Howard édité par Marvel dont le film est l'adaptation ? Pas forcement, le film est trop différent de son modèle crayonné.  On ne saura jamais à qui était destiné le film et c'est bien là tout son charme et son originalité.

Howard est une sympathique comédie qui ne méritait pas tant de haine. À découvrir, avec une bonne bière et un paquet de chips.

Mad Will

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La critique de L. Schérer

Le documentaire Après l’ombre réalisé par la réalisatrice Stéphane Mercurio, (À l’ombre de la république, Mourir ? plutôt crever !, À côté), invite le spectateur à participer aux répétitions d’une pièce de théâtre, Une longue peine, montée par Didier Ruiz, directeur de La compagnie des Hommes.  Les acteurs sont d’anciens détenus condamnés à de longues peines et libérés après 12, 15, voire 20 ans de réclusion et la compagne de l’un d’eux.

Le film questionne sur ce qu’il peut rester d’un long passage en prison. Jamais on ne saura pour quels motifs ces hommes se sont retrouvés derrière les barreaux, ils sont des personnes libres qui souhaitent apporter un témoignage de leur état après leur sortie. Ce qui ressort de plus frappant dans leurs propos c’est que la prison a été dans leur vie un moment vide de sens et qu’ils se retrouvent à la sortie au même âge mental que lors de leur arrivée. « L’expérience » dite carcérale ne leur a rien strictement rien apporté en terme de construction de l’individu. C’est même l’opposé. Ces hommes ont ainsi vécu dans un monde où leur vie a été mise entre parenthèses, seules les atteintes physiques liées au vieillissement et à la mauvaise qualité des soins font preuve des années passées derrière les barreaux.

Un des rôles théoriquement dévolus à la prison, celui de la réinsertion n’est pas atteint. Par contre le travail fait avec le metteur en scène Didier Ruiz permet à ces anciens détenus de retrouver la capacité de s’exprimer. Au fur et à mesure des répétitions, la pensée se clarifie, les voix s’affirment et ces hommes passent peu à peu du statut de témoins à celui de comédiens. Et petit à petit on se rend compte qu’il s’est instauré entre ces anciens détenus et ces professionnels du théâtre, une relation de travail et de confiance. Nous assistons à la naissance d’une troupe. Ce qui nous émeut plus encore que les mots.

C’est donc un film qui nous conforte dans l’idée que la prison n’est pas forcement la solution, et cela non par des chiffres et des statistiques anonymes (taux de récidive, surpopulation etc.), mais grâce aux portraits de ses hommes pensants devenus comédiens.

Un film à voir pour tous ceux qui s’intéressent au devenir de nos prisonniers.

L.S.

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La critique de L. Schérer

Ce film brosse le portrait très juste d’une adolescente, Christine « Lady Bird » Mac Pherson, magnifiquement interprétée par Saoirse Ronan (Agatha dans The grand Budapest hotel). Greta Gerwing, dont c’est le premier film en tant que réalisatrice (c’est la Frances de Frances Ha) maîtrise visiblement son sujet que ce soit à travers la photo, les décors, et surtout son scénario qui possède le tour de force de donner un aspect « déconstruit » au film alors qu’il est évident à travers les renvois permanents au sein de son récit que le scénario est ciselé dans ses moindres détails. On va s’attacher au fur et à mesure à cette Lady Bird, partageant ses forces et ses faiblesses, son envie d’émancipation, ses besoins d’amour et de tendresse, elle qui porte si bien son nom quand elle désire s’envoler au sens propre et  prendre l’avion pour fuir son foyer qu’elle ressent comme étouffant, et sa ville de Sacramento qu’elle juge désespérément ennuyeuse.  On sympathisera avec ses révoltes ou on la jugera au contraire égocentrique, telle qu’une adolescente peut l’être. Mais le film dans son final manque malheureusement d’audace et nous laisse un goût amer, à moins que cela soit justement le souhait de la réalisatrice de montrer une Amérique qui ne laisse pas s’exprimer d’autres rêves que celui de l’ «American way of life» pourtant obsolète.


L.S.

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La critique de L. Schérer

Sélectionné hors compétition au dernier festival de Cannes, Demons in paradise est le premier film documentaire tamoul sur la guerre civile au Sri Lanka. Ce long-métrage est important pour le devoir de mémoire, car il retrace par le biais de  témoignages des participants ce conflit autodestructeur qui a duré entre 1983 et 2009. Accompagnant les différents protagonistes qu’il force au dialogue par la magie du cinéma, le réalisateur Tamoul Jude Ratnam montre dans sa première réalisation toute la cruauté de cette guerre, inutile comme toutes les autres et qui a laissé des séquelles et des traumatismes dans la population civile. (100 000 morts, 35 000 disparus, 1 million d’exilés, pour un pays qui compte aujourd’hui 20 millions d’habitants).

Agé de 5 ans lors du début de cette guerre initiée par des massacres de Tamouls dans la capitale Colombo puis dans tout le pays, Jude Ranam cherche par ce film à « rompre le silence et mettre à nu les cicatrices pour les soigner » afin que ce conflit ne se renouvelle pas.  On ne peut que l’encourager et l'aider en promouvant ce témoignage indispensable.

L.S.

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La critique de madwill

1993...

J’avais 15 ans et je venais de voir Last Action Hero.

À la première vision, j’avais adoré le film. Un concentré d’action, de l’humour. Mais surtout j’avais ressenti que ce film possédait en lui quelque chose d’unique, A kind of magic comme le chantait si bien Mercury sur la bande-originale d’Highlander.

Last Action Hero ne fut pas le succès en salles tant attendu par ses initiateurs, ne remboursant que partiellement son important budget qui avait gonflé de façon démesurée avec une campagne publicitaire de lancement totalement dispendieuse. La Columbia Pictures à l’origine du projet devait faire face à sa concurrente Universal qui lançait Jurassic Park au même moment. Les échos autour du film annonçaient des images tout simplement révolutionnaires. La Columbia s’affole et vend Last Action Hero comme le plus gros film d’action jamais fait, allant jusqu’à placarder les visuels du film sur une navette spatiale à Cap Canaveral.

À la sortie du film, les producteurs furent déçus, eux qui s’attendaient à des grosses entrées financières en réunissant sur le même film, le réalisateur culte du cinéma d’action avec Predator et Piège de cristal, le scénariste Shane Black qui avait signé L’Arme Fatale et enfin le champion du box-office d’alors : Arnold Schwarzenegger.

Malgré des débuts en salles difficiles, le film a acquis un certain prestige comme tant d’autres œuvres mal aimées à leur sortie. Si Last Action Hero est bel et bien un film culte ayant marqué nombre de ses spectateurs, il n’est pas que cela. L’associer à la nostalgie et seulement à l’émotivité amoindrirait l’importance significative de ce long-métrage dans le paysage du 7ème art. Je sais que certains intellectuels du cinéma grinceront des dents, mais Non d’un Mad Will, Last Action Hero est une œuvre d’une grande intelligence qui divertit tout autant qu’elle nous fait réfléchir à la nature du cinéma comme fiction.

Last Action Hero a été piétiné par les tyrannosaures de Spielberg. Pourtant, avec le recul les vrais dinosaures de cette année-là étaient bel et bien Arnold et McTiernan, les défenseurs d’un cinéma de divertissement d’action en live qui sera bientôt remplacé par la production de films formatés où le regard du cinéaste n’a plus lieu d’être, ou l’ironie remplacera la bienveillance à la différence de Last Action Hero.

Mais que raconte (pour ceux qui ne connaitrait pas encore le film) Last Action Hero :

Danny Madigan, un gamin de 10 ans, voue un véritable culte à Jack Slater, un personnage de fiction, policier invincible, qu'interprète à l'écran Arnold Schwarzenegger. Son vieil ami Nick, le projectionniste, l'invite à voir, tout seul et en avant-première privée, la dernière des aventures de son flic favori, «Jack Slater 4». Il lui confie par la même occasion la moitié d'un billet magique. Incrédule, Danny se trouve projeté sur l'écran, aux côtés de Slater, en pleine scène d'action. Slater refuse d'admettre qu'il est un héros de fiction mais se montre intéressé par les informations que lui apporte Danny, qui a vu au début du film des scènes dont Slater était absent et en sait donc plus que lui sur les agissements d'un vieux gangster, Tony Vivaldi...

Le long-métrage débute par un zoom sur un écran de cinéma où passe le dernier film de Slater. Cet effet de caméra est le mal-aimé de la technique cinématographique, trop voyant et considéré comme artificiel par nombres de cinéphiles qui considèrent qu’il nous sort de l’histoire racontée (effet pourtant magnifié par les italiens). Le génie du réalisateur est d’utiliser le zoom d’entrée, nous montrant que le 4ème mur (qui sépare l’écran du cinéma des spectateurs) est brisé. Par cet effet d’optique, McTiernan nous indique d’office que nous allons pénétrer les coulisses du cinéma. Le cinéaste disait à ce propos dans les Inrocks : « “J’ai voulu faire un film d’action postmoderne, raconte le réalisateur. Tout comme en architecture, on construit des immeubles neufs pour qu’ils ressemblent à des constructions anciennes et valent comme commentaire sur ces immeubles anciens. J’ai conçu Last Action Hero comme un commentaire sur les films d’action. « *

Cette séquence se conclut à l’instant du climax (c'est le point d'orgue où tout se joue) de la scène, le fils de Slater va-t-il mourir ?

À cet instant, l’image devient floue, nous entendons une voix d’adolescent crier « le point » et nous découvrons notre jeune héros assis dans la salle. Encore une fois, le réalisateur simule un effet de caméra pour nous faire passer du monde fictionnel contant les aventures de Slater à la réalité de Dany. Sans effets démonstratifs, le réalisateur simule une fausse mise au point pour mettre en scène le film dans le film. En coupant à la scène au climax, il explicite dès sa première séquence que Last Action Hero proposera une réflexion sur la structure fictionnelle d’un film. En employant du vocabulaire technique avec la notion de point, Dany est défini comme un cinéphile averti qui connait toutes règles du 7ème art.

Après cette première séquence qui introduit le personnage du film et induit la dimension méta du film, nous avons la célèbre séquence d’Hamlet, où le professeur parle de Laurence Olivier avant de diffuser une séquence du film en noir et blanc qui se transforme par le biais de l’imagination de Dany en une scène d’action dantesque mettant en scène Arnold.

Beaucoup de personnes ont établi un parallèle entre la pièce de Shakespeare et le film, comparant la scène des comédiens au monde fictionnel de Slater. Au regard de la richesse du film (il faudrait une thèse pour réussir à exposer tous les enjeux de cette réalisation), cette lecture est valide. La référence à Laurence Olivier permet aussi à John McTiernan de nous montre que le cinéma se construit autour de mouvements successifs qui suivent les modes d’une époque. Le réalisateur a pleinement conscience que le « goût » passe, que l’acteur reconnu de ses pairs qu’était Laurence Olivier est devenu un inconnu pour un kid des années 90. Ce n’est donc pas un hasard si le professeur évoque ensuite le long-métrage Le choc des titans du début 80 (pas le mauvais remake). Ce métrage cristallise la fin d’une époque. Son géniteur Ray Harryhausen est un monstre sacré des effets spéciaux. Il fut formé par Willis O'Brien, lui-même créateur de la créature de King Kong des années 30. Son Choc des titans était le chant du cygne d’une carrière passée à faire rêver les gosses du monde entier. Mais dans les années 80, ses effets spéciaux artisanaux furent moqués à une époque ou Star Wars avait triomphé, alors que le film de Lucas lui devait tellement.

John McTiernan a compris l’évolution du Hollywood et son futur, il sait qu’il est déjà anachronique dans un cinéma obnubilé par le marché. Schwarzenegger avec beaucoup d’humour se joue lui-même dans la 3 ème partie du film où il rencontre Slater son pendant fictionnel. Il se caricature alors en acteur obnubilé par les ventes de sa chaine de restaurant.

Le film est un objet passionnant à voir et à revoir. D’une richesse thématique absolument dingue, chaque arrière-plan regorge d’indices. On ne citera que quelques références, il faudrait des centaines d’heures de visionnage pour les relever toutes tant le film est riche. Au hasard, on peut noter : le nom du producteur Franco Columbu des films de Slater qui renvoit au passé culturiste de Sharzy, l’arrivée de Robert Patrick le méchant de T2, la présence de F. Murray Abraham que Dany désigne comme le tueur de Mozart en raison du film Amadeus de Forman, la garde-robe de Slater qui ne propose que le même blouson et jean, les répliques qui n’ont aucune logique car ce sont des punchlines…

Le film déconstruit dans chaque plan le cinéma d’action et se joue de tous les possibles poncifs du genre comme l’indiquait son réalisateur : "Je pense malheureusement que le public américain n’est pas réceptif à un film aussi sophistiqué. De plus, beaucoup de gens, à commencer par ceux qui peuplent Hollywood, n’apprécient guère qu’on égratigne leur héros, qu’on révèle les ficelles, les combines, les clichés, bref, tout ce qui se déroule dans les coulisses. Hollywood ne nous a pas pardonné d’avoir livré au public ses secrets de fabrication. **

Pourquoi cette déconstruction ?

Simplement pour démonter un genre ? Non et c’est bien là le génie de John McTiernan. Il ne montre pas les codes pour s’en moquer, mais pour les dépasser. En faisant passer Slater dans le monde réel, il montre que le héros d’action pour se construire doit faire face à l’adversité, posséder une certaine psychologie, une humanité.

Sous peine d’uniformatisation et d’ennui, le cinéma se perd s’il ne propose qu’une succession de codes reproduits mécaniquement et à l’identique de scénario en scénario, Last Action Hero en dynamitant son récit montre qu’il ne veut pas suivre la formule, qu’il est un accident dans une production formatée. Quand Dany amène directement Slater au repaire des méchants dès le début du film, c’est pour mettre fin à l’histoire habituellement racontée pour nous conduire à l’inattendu.

Le film est avant tout l’histoire de Slater personnage de fiction qui s’humanise et qui dépasse son statut d’archétype, car il prend conscience de la réalité. Et c’est là que le film est visionnaire, annonçant le cinéma hollywoodien à venir qui ne propose que des suites et des remakes déguisés, où les quelques nouveautés utilisent sans les comprendre et sans jamais les dépasser les mêmes codes. Plus de vision, plus de psychologie sur les personnages, seule compte l’industrialisation à outrance de l’art selon des impératifs établis par le département marketing.

Le plan final de Last Action Hero, avec Arnold dans sa voiture qui nous fait au revoir de la main pourrait être perçu comme la fin d’un cinéma qu’on a tant aimé. Et ce n’est pas un hasard si le soleil derrière le personnage rappelle un genre majeur enterré par Hollywood faute de succès : le western.

J’aime sincèrement le cinéma d’action. Last Action Hero est un concentré de testostérone qui remplit parfaitement son cahier des charges, mais il possède aussi cette magie symbolisée par le ticket d’Houdini dans le film. Le magicien ici est John McTiernan, un cinéaste qui essaye d’offrir la meilleure œuvre pour son public qu’il ne voit pas comme une suite de courbes issues du cerveau endommagé d’un étudiant de commerce.

Le cinéma se construit chaque jour, à nous spectateurs de soutenir les films ambitieux, aux réalisateurs talentueux de se battre pour s’exprimer, et surtout aux financiers d’arrêter de penser pour les autres. Comme l’a si bien dit del Toro lors de son Oscars pour son très réussi Shape of the water, le meilleur est encore possible, la porte est ouverte, à condition de le vouloir : : « “I want to dedicate this to every young filmmaker(…)  And I was a kid enamored with movies, growing up in Mexico, I thought this could never happen. It happens. And I want to tell you, everyone that is dreaming of using fantasy to tell the stories about the things that are real in the world today, you can do it. This is the door. Kick it open and come in. »

Il y a eu La Nuit américaine de Truffaut, il a eu 8 et demi de Fellini qui parlait du cinéma.

Il y a Last Action Hero, un chef-d’œuvre aussi essentiel ! (N'en déplaise aux grincheux rétifs au cinéma d’action)

À voir ou revoir absolument !

Mad Will

* https://www.lesinrocks.com/2010/02/06/cinema/actualite-cinema/john-mctiernan-le-roi-maudit-dhollywood-1134067

*http://louvreuse.net/Dossier/les-archives-mctiernan-last-action-hero.html

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La critique de F. L.

C’est l’histoire d’un jeune homme sans le sou mais au physique avantageux (Gaspard Ulliel), qui se prostitue pour vivre jusqu’au jour où l’un de ses clients à l’agonie lui laisse entre les mains une pièce de théâtre valant de l’or. Se faisant passer pour l’auteur, il séduit le public parisien et le personnage joué par Julia Roy (révélation du précédent film du réalisateur, A jamais), voluptueuse fille d’un éditeur (Richard Berry). Sa position devient de plus en plus délicate lorsqu’il n’arrive pas à écrire une nouvelle pièce à la hauteur de la précédente. Alors, lorsque le hasard lui fait croiser la route de la mystérieuse Eva (Isabelle Huppert), qui arrive à faire des hommes ses jouets grâce au rôle d’épouse délaissée d’ambassadeur qu’elle joue à la perfection, il est troublé par l’effet-miroir qu’elle lui renvoie. Le jeune imposteur fasciné se met alors en tête de battre la vétérane à son propre jeu.

   La présence d’Isabelle Huppert, peu de temps après sa prestation magistrale dans Elle, pourrait faire penser à certains que Benoit Jacquot essaie ici de nous vendre du sous-Verhoven. La thématique de l’imposture spéculaire pourrait quant à elle faire penser à l’éclatant Amant double de François Ozon. Adaptation d’un roman de Série noire de James Hadley Chase, Eva a effectivement des allures de patchwork, oscillant constamment entre le polar et le drame psychologique, et semble avoir de la peine à trouver sa direction – et surtout sa conclusion – propre. D’un autre point de vue, c’est justement le caractère chimérique de ce dernier cru étonnant de Benoit Jacquot, comme de ses personnages, qui fait son charme. L’alchimie Ulliel-Huppert fait le reste. La fidèle complice du réalisateur dit d’ailleurs fortuitement de son partenaire ce qu’on pourrait dire d’elle-même : « Gaspard est un acteur tout à fait singulier, opaque et fragile, d’une sorte d’opacité qui opère comme une menace et dans le même temps quelque chose qui résiste et qui est prêt à s’effondrer. » Malgré la différence d’âge, on croit à leur jeu de séduction tant ils se renvoient dans un miroir à peine déformant, elle la fille au masculin, lui le garçon au féminin, leur part de mystère inaccessible à l’empreinte du temps.

F.L.

Publié
La critique de Vénérable Jean Michel

Pour ceux qui aiment le cinéma d’horreur, Ghostland est un film à ne pas manquer. Pour les plus rétifs au genre, il pourrait les réconcilier avec la peur à l’écran. En effet Ghostland réalisé par Pascal Laugier (Saint Ange, Martyrs, The Secret) est une œuvre de grande qualité qui transcende les codes du cinéma d’épouvante.

Pourtant, si l’on se fie au résumé, le film semble être une Xème répétition d’un scénario usé : « une mère et ses deux filles débarquent dans le fin fond de la campagne américaine, dans une maison à l’écart, héritage d’une vielle tante décédée. Mais un tueur en série rôde dans la région ». Or c’est loin d’être le cas.

Ce qui est frappant de prime abord, c’est le soin apporté au scénario du film qui se rapproche dans son écriture d’un conte fantastique avec des références à la littérature et plus particulièrement à Lovecraft. A la différence de nombreuses réalisations pensées seulement pour les adolescents, Laugier construit ici un récit d’une grande logique où tout semble plausible. Le film s’inscrit alors dans la définition littéraire du fantastique qui veut que tout soit explicable de deux façons : naturelle et surnaturelle. Le spectateur - sans vouloir divulgacher le film - se trouve pris dans un tourbillon qui lui fait perdre ses repères et douter de la perception de la réalité qu’ont les protagonistes de l’histoire. Le film s’avère beaucoup plus subtil qu’un Mother ou qu’un Secret des Marrowbone.

Il faut aussi souligner la qualité du travail du directeur artistique du film qui nous offre des décors de toute beauté. On a envie comme au musée de passer plus de temps à contempler les merveilles qu’a rassemblées l’équipe de décoration.

L’atmosphère étouffante du film est extrêmement bien rendue. Le réalisateur, sans abuser de l’hémoglobine ni des effets spéciaux, ici utilisés à bon escient, nous offre ainsi des moments de respirations indispensables faisant baisser notre attention avant les prochains frissons.

Et pour finir, il faut relever le jeu des acteurs et des actrices (Crystal Reed, Anastasia Philips, et Mylène Farmer) qui nous offrent une performance rare. Naturelles dans l’horreur jamais dans le surjeu, leur interprétation respective apporte beaucoup à la cohérence du film.

Pour les amateurs du genre ou pas, un film à ne pas rater.

L.S.

 

Publié
La critique de L. Schérer

Nico 1988 est un film magnifique et émouvant sur les deux dernières années de la vie de Nico, compositrice et chanteuse de talent au sein de The Velvet Underground, puis en solo.

Le film dresse le portrait attachant d’une femme qui ne pouvait vivre qu’avec sa musique et qui ne voulait faire aucun compromis. A ce titre, même le moins mélomane des spectateurs pourra être touché par ce film qui nous procure beaucoup d’empathie pour cette figure de la musique, brillamment interprétée par Trine Dyrholm.  

On suit son parcours avec son groupe sur les routes d’Europe, roulant entre deux concerts dans un minibus conduit par le producteur, vivant et jouant dans des conditions pas toujours idéales, en fonction de la fortune de ceux qui les accueillent.

Obsédée par le son, Nico avait toujours un appareil d’enregistrement sous la main pour capter tout ce qu’elle entendait, sons naturels ou produit par la technologie humaine.

Nico explique d’ailleurs sa vocation par le bruit des bombardements sur Berlin en 1945. Au regard de ses souffrances personnelles et de ses problèmes d’addiction, ils lui ont visiblement aussi laissé des blessures qui n’ont jamais totalement cicatrisé.

L.S.

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La critique de L. Schérer

« Occidental », c’est le nom de l’hôtel dans lequel prend intégralement place une intrigue classique (deux individus louches s’apprêtent à faire un mauvais coup dans un hôtel borgne mais la gérante les a à l’œil) qui tourne rapidement au loufoque décomplexé. Pris en étau dans un format carré, au milieu d’un décor rétro et enrobé dans des vêtements aux couleurs improbables, les personnages de cette drôle de parodie sont tous des caricatures. Sont donc réunis la patronne psychorigide (Anna Ivachef), la réceptionniste bimbo (Louise Orry-Diquéro), l’homme à tout faire maso (Hamza Mezziani), et les deux faux ritals vrais pieds nickelés (Paul Hamy & Idir Chender). A eux seuls les échanges improbables et les manœuvres amoureuses ou scélérates plus ou moins avortées suffisent à faire de cet huis clos hôtelier un divertissement délicieusement décalé. De la mise en scène clownesque de film d’espionnage aux dialogues mélangeant absurde et satire de sujets de société, Occidental est une curiosité agréablement acidulée.

F.L.

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