Dernières critiques

La critique de F. L.

   Frost est formellement le film slave par excellence. Lent, âpre, naturaliste, captant les visages à fleur d’âme, il suit dans leur périple téméraire un jeune couple lituanien traversant le Donbass (l'est ukrainien) en camion pour apporter du matériel humanitaire dans la Crimée attaquée par l’armée russe. Grâce à ses deux protagonistes que la pulsion scopique pousse à vouloir s’approcher toujours plus du front pour arriver à « voir la guerre », le réalisateur Sharunas Bartas montre, à mesure qu’ils avancent, l’envers de cette guerre, ce qu’elle laisse derrière elle en dehors des zones de combat. Radicale entreprise de démythification, ce ‘‘Désert gelé des Tatars’’ (pour parodier le maître apologue de Buzatti) offre à tous les jeunes fascinés par ce phénomène qu’ils n’ont pas connu une leçon implacable : la guerre, il n’y a rien à en voir, il y a juste à en mourir, souvent par derrière, sans connaître d'héroïque affrontement au corps à corps. Pour rien.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

   Thomas (Anthony Bajon, plus vrai que nature), 22 ans, commence une cure de désintoxication dans une communauté religieuse perchée sur les montagnes du Trièves, isolée des tentations de la ville. Cachant son profond manque de confiance en lui derrière un masque d’assurance factice et dissimulant sa vulnérabilité sous ses accès de violence, il reste longtemps sur la défensive, bloqué dans une attitude de soupçon et de conflit systématiques. C’est qu’il n’a pas encore rencontré Dieu. Ou l’Autre. Ou Sybille (Louise Grinberg, lumineuse sans minauderie), jeune étudiante en archéologie qui trouve la juste mesure entre tendresse et sévérité, les mots et le regard qu’il fallait, pour faire sauter ses verrous. Le cœur ouvert à l’Amour, Thomas change totalement de point de vue sur ce qu’il maintenait à distance jusque-là. Il devient sensible à la beauté des Evangiles et de la vie dans la communauté religieuse. On assiste alors à la transfiguration d’un jeune homme qui a enfin trouvé avec quoi remplir la béance de l’existence en usant de sa liberté pour (se) construire plutôt que pour (se) détruire.

   Que l’on croie au Ciel ou que l’on n’y croie pas, l’orgueil, la paresse spirituelle, la colère, etc., parce qu’ils nuisent à l’épanouissement maximal de nos potentialités humaines, sont autant de penchants dont nous cherchons tous avec plus ou moins de pugnacité à nous affranchir le plus possible. Chacun pourra donc être interpelé par La prière, par sa procession de passionnantes discussions morales et par son chapelet de poignants témoignages de parcours de vie.

   Depuis le décapant 3xManon de Jean-Xavier de Lestrade, on n’a peut-être pas réalisé de fiction plus intelligente sur les adolescents qui doivent se délester de la trop grande violence qu'ils portent en eux pour devenir adultes. Empêtrés dans des affects envahissants, ces jeunes n’arrivent pas à se décentrer assez pour accéder au symbolique, et le détour par la métaphore les aide à atténuer leurs angoisses persistantes en les rapportant à l'universel. Chez Lestrade, c’était une habile professeure de Français férue de mythologie grecque qui débloquait l'héroïne ; ici, ce sont les paraboles bibliques qui permettent à Thomas de renouer avec le plaisir d'un rapport à soi apaisé qui permet d'affronter le risque de blessure inhérent à tout rapport à l’autre. Pour ne rien gâcher au scénario perspicace de cette Prière, la photographie d’Yves Cape - avec qui le réalisateur avait déjà collaboré pour Vie sauvage - est très belle, le montage de Laure Gardette savamment rythmé, et l’interprétation des nombreux comédiens très juste. Cédric Kahn signe en définitive un film saisissant sur nos guerres et nos paix quotidiennes, plein de compassion pour l’Homme, toujours capable de devenir ange après avoir été un peu bête.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

   En Thessalonique, région grecque où 25% des entreprises ont mis la clé sous la porte depuis le début de la crise économique, les ouvriers de la succursale Viomé ont décidé de ne pas rejoindre la cohorte toujours grossissante des chômeurs. Contre les cow-boys de la finance qui tirent profit des crises pour éliminer leurs concurrents les plus faibles et décupler ainsi leurs bénéfices, contre les lois de leur pays pérennisant le règne tranquille de la propriété privée des moyens de production, et enfin contre leur ancienne patronne (comique malgré elle dans sa naïveté offensée), quelques apaches résistent. Inspirés par les expériences de leurs homologues argentins, une poignée d’ouvriers décide d’utiliser les locaux de l’usine qu'ils occupent pour fabriquer en autogestion des produits ménagers ''naturels'' et peu onéreux.

   Si, à la suite du visionnage de Food coop, on ne croisait pas régulièrement les produits Viomé en faisant son service et ses courses à La Louve (supermarché coopératif qui a vu le jour à Paris en suivant le modèle de son grand frère new-yorkais), on penserait tout au long de Prochain arrêt : utopia que leur audacieux projet va échouer. En effet, le documentariste Apostolos Karakasis ne cache rien des nombreux obstacles que nos autogestionnaires en herbe doivent surmonter, filmant au contraire longuement les assemblées générales les plus périlleuses - qui sont aussi les plus intéressantes politiquement. Entre menaces extérieures d’expulsion et menaces intérieures de dissolution, les résistants-locomotives de Viomé doivent fournir des trésors d’opiniâtreté et de foi pour ne jamais fléchir dans la bataille de longue haleine qu’ils doivent mener. Cet aspect ‘’western à l’issue improbable’’ est souligné par la musique rock dont la tension crée un effet de suspense.

   Témoignage supplémentaire sur une expérience laborieuse mais réussie d’autogestion, Prochain arrêt : utopia questionne subtilement la pertinence de la loi quand non seulement elle n’a pas pour idéal le droit au travail, mais le sabote carrément. S’inspirant des théories de Naomi Klein, venue apporter son soutien aux ouvriers dans un discours incisif prononcé dans la cour de leur usine (convertie pour l'occasion en salle de conférence à ciel ouvert), ce documentaire qui préfère voir le verre à moitié plein nous invite à penser la crise comme un catalyseur de possibles positifs, comme un moment où, confronté à son péril imminent, l’intelligence humaine est obligée de puiser dans ses ressources créatives pour espérer sortir du marasme par le haut.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval aiment les gens, tous les gens. Ils ne filment pas ce qu’ils voient mais ce qu’ils ressentent et le montrent par leur cinéma. Ils ont fait le pari que donner de leur temps pour filmer favoriserait l’empathie envers les habitants de la jungle de Calais. Pari gagné, car le spectateur en donnant un peu de son temps en regardant L’Héroïque Lande apprend, comprend et partage un peu plus d’humanité. Ce film n’est pas un documentaire démonstratif qui voudrait exposer d’une façon plus ou moins exhaustive et « objective » ce qu’il s’est passé à Calais. Non, c’est un film impressionniste où le feu tient une grande place, feu réconfortant protégeant la communauté du froid de l’hiver ou au contraire destructeur, menaçant, réduisant en flammes les refuges.

Dans cet hiver 2016 (les images ont été prises entre janvier 2016 et février 2017) c’est autour des brasiers que se font la plupart des discussions au cours de laquelle s’échangent les propos des migrants de la jungle de Calais. Ici pas de voix off, pas de leçons, juste des témoignages.

Et malgré des conditions difficiles de tournage, les réalisateurs assurent toujours un cadre toujours signifiant et un travail constant sur la lumière.

Certains pourraient avoir quelques réticences à entrer dans une salle de cinéma sachant qu’ils ne pourront en sortir que 3 h 40 plus tard. Je voudrais lever ici cette inquiétude. En effet le film nous fait partager des témoignages de migrants, sans pathos (même s’il y a des moments durs, en particulier les témoignages sur la répression policière et les récits traumatiques des passages de migrants en Libye), comme si l’on demandait à des amis que l’on n’avait pas vus de longue date ce qu’ils étaient devenus.

Nous suivons donc en particulier le couple formé par Dawitt et Almaz auquel on s’attache volontiers, partageant ses inquiétudes, ses souvenirs, ses disputes, ses joies et beaucoup d’espérance. N’oublions pas non plus Khan le boulanger dont les images sur la fabrication de ses nans donnent l’eau à la bouche.

Deux choses de ces discussions sont particulièrement frappantes :

La première c’est la volonté sans faille de toutes ces personnes de passer en Angleterre. Ce n’est pour eux qu’une question de temps. Ils essayent et au bout de 1, 2, 6 mois cela finit par marcher. Vouloir ériger des barrières, des contrôles et autres obstacles est parfaitement inutile.

La deuxième c’est qu’ils n’ont pas le choix. Ils ont été chassés de chez eux. Le raisonnement tenu qu’en leur menant la vie dure on va les dissuader de venir est parfaitement ridicule. La vie dure est dans leur pays où ils risquent la mort. Vivre dans de mauvaises conditions n’est pas agréable mais c’est néanmoins vivre. La dernière séquence de toute beauté du danseur sur la plage est à mes yeux métaphorique de ce constat de vie.

En regardant le film je n’ai pu m’empêcher d’effectuer une comparaison avec Ta’ ang un peuple en exil entre Chine et Birmanie de Wang Bing. Certaines scènes se ressemblent beaucoup. Construction d’abris, rassemblement autour du feu, conversations au téléphone. La différence c’est que Calais est en France. Ces souffrances ne se déroulent plus à 8000 km. Honte à nous qui ne savons pas accueillir dignement ces êtres humains.

L.S.

PS : Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, je vous conseille également L’ordre des choses, un film édifiant sur la politique européenne en Libye.

Publié
La critique de Vénérable Jean Michel

Réalisé par Jim Henson, le papa du Muppet Show et de 1, rue sésame, et son complice Franck Oz, Dark crystal est un film d’heroic fantasy d’une beauté fracassante. Le film est presque entièrement réalisé avec des marionnettes et témoigne d’un artisanat touchant dans sa fabrication proposant, séquences après séquences, un univers visuel extrêmement riche peuplé de créatures mythiques.  

Loin de l’humour décapant de Kermit la grenouille ou de Miss Piggy et avant le Labyrinthe (celui de 1986 bien sûr, pas la purge de 2014) Jim Henson et Franck Oz penchent clairement du côté du conte avec une narration empreinte du voyage initiatique chère à Campbell alliée à la noirceur des fables. Jen est un jeune Gerfling, dernier survivant d’une race exterminée par d’horribles créatures : les Skekses. Ces derniers règnent en maitre sur la planète et asservissent tous les autres peuples. Mais les temps sont sur le point de changer. En effet, une prophétie annonce l’arrivée d’un Gerfling qui pourrait réussir à ramener la paix dans le royaume...

Voir ou revoir Dark Crystal c’est surtout se plonger dans l’époque révolue d’un certain artisanat dans la création de décors et des costumes à l’heure du tout numérique. Bien avant le règne du fond vert, le film a le charme des productions « faites maisons » sublimées ici par une direction artistique visionnaire et un travail de longue haleine. Pas de surprises venant de la part de Jim Henson et de son vieil ami Franck Oz, marionnettiste dans le Muppet Show mais aussi animateur et voix de Yoda à qui le personnage doit sa personnalité et sa manière de parler à l’envers, et également futur réalisateur du remake de La petite boutique des horreurs. Un duo qui s’enrichit d’une collaboration avec le dessinateur Brian Froud, dont les histoires prennent place dans des univers peuplés de fées et des gobelins.  Le résultat est sidérant d’inventivité et très généreux dans ses effets. Le film est entièrement pensé pour le spectateur et chaque plan vise à l’immerger au maximum. Une richesse visuelle qui doit beaucoup au travail de titan effectué sur les marionnettes.

Préparez-vous à en prendre plein la vue avec cette œuvre à la pointe de l’animatronics qui explique que 35 après sa sortie l’effet soit toujours aussi fort. Dark crystal est une aventure totale et ambitieuse qui déborde de détails et regorge de créatures ayant chacune leurs spécificités. Les Skekses devaient même parler un langage spécifique mais les projections test ont eu raison de cette idée. On note par ailleurs que les marionnettes réussissent à donner plus de « vie » à des créatures que le numérique. La présence de l’animateur confère aux créatures un surplus de vie là où l’ordinateur copie mécaniquement.

Si l’histoire n’a qu’un intérêt relatif puisqu’elle sert surtout de prétexte pour explorer ce monde merveilleux elle reste quand même teintée d’une certaine noirceur, finalement peu manichéenne, et propose donc à l’arrivée un film pour enfant assez marquant et une réalisation intelligente capable d’enchanter les adultes. Des dialogues peu nombreux et une mise en scène sous forme de tableaux déploient une poésie visuelle accentuée par le travail de l’image. En effet le chef opérateur a utilisé un procédé qui permet de retrouver les dessins de Brian Froud ce qui confère aux décors et aux marionnettes une magie unique. Le regretté festival de cinéma fantastique Avoriaz ne s’y était d’ailleurs pas trompé en lui décernant le grand prix, récompensant alors un film très ambitieux et visuellement renversant.

 

En mai 2017, Netflix a annoncé qu’il travaillait avec la société Jim Henson Company pour réaliser une série avec Louis Leterrier aux commandes. Croisons les doigts pour que le fantôme de Henson ne vienne pas maudire sur 3 générations le réalisateur d’Hulk pour avoir saccagé avec cette préquelle l’univers incroyable développé avec Franck Oz.

 

Thomas

Publié
La critique de L. Schérer

Depuis 1997, quand l’ENSATT a été transférée à Lyon, la bâtisse est restée à l’abandon. De batailles en désertions, les lieux s’effritent, jusqu’à l’annonce d’un repreneur privé en 2014. C’est alors que Claire Ruppli, comédienne et réalisatrice, s’empare d’une caméra et filme les dernières images avant restauration. Ses complices se nomment Guy Bedos, Jacques Weber, Maria de Medeiros, Denis Lavant, François Morel…

Mémoire vive et documentaire troublant

Le résultat est un documentaire troublant, aux images magnifiques, aux témoignages émouvants : nous suivons les témoins, un à un, dans les méandres des couloirs, de ces salles aux murs décrépis, aux planchers fendillés de part en part, tandis que les souvenirs affleurent du silence, telle la parole théâtrale qui jaillit dans un espace constamment renouvelé.

Nous ne sommes pas dans un bâtiment, mais dans la mémoire vive d’un lieu qui est un personnage, un univers, à la manière de la capitale lisboète appréhendée – caressée – par Wim Wenders dans Lisbonne Story. La façade classique du 21 rue Blanche ne laissait pourtant pas deviner de l’ampleur de ce qu’il contient : un monde en ruine, un théâtre en voie de disparition, tel le Sopro de Rodrigues, présenté au dernier festival d’Avignon.

Tout nous parle du passé ; tout nous est rendu présent par Claire Ruppli, ancienne élève de l’école, qui intervient dans le film par une mise en abyme en miroir. Ceux qui témoignent sont au présent, des fantômes, des survivants.

Paradoxe d’un monde qui voit les êtres survivre aux pierres

Peu à peu se dessine un paradoxe troublant : il est communément admis, parce que nous en faisons l’expérience personnellement, en famille comme « en patrie », que les bâtiments nous survivent : la pierre suinte les existences passées, celles de nos grands-parents, d’hommes illustres et d’inconnus, de générations en générations. Dans le cas présent, ce sont des chairs, brésillées par le temps, qui expriment ce bâtiment en cours d’affaissement, à travers les images en mouvement, les dernières d’un patrimoine parisien à jamais effondré.

Un paradoxe qui pourrait bien être celui de notre époque, volontariste à l’extrême, qui ne met plus ses pas dans ceux de ses prédécesseurs, mais se rêve une toute-puissance qui déconstruit tout pour refaçonner à l’envie, à la manière d’un adolescent en quête d’une nouveauté sans histoire, sans mémoire, sans sagesse.

Il est encore l’art – ici le cinéma – pour nous rappeler à notre conscience collective : celui de Claire Ruppli en fait indéniablement partie, de même que celui sur la décentralisation théâtrale de Daniel Cling. L’un et l’autre semblent se faire écho, en un même appel artistique et humain.

Espérons que, à l’initiative de programmateurs audacieux, ce film pourra être vu dans toute la France, et non seulement à Paris.

Pierre MONASTIER

Plus d'infos sur :

http://www.profession-spectacle.com/plongee-fascinante-dans-les-ruines-de-la-prestigieuse-ecole-de-la-rue-blanche/

Publié
La critique de F. L.

   Sans l’aide d’aucune subvention, mais grâce à son désir insatiable de réaliser des films coûte que coûte, Cheyenne-Marie Carron enchaîne les longs-métrages aux sujets polémiques, de la religion au patriotisme. La thématique de Jeunesse aux cœurs ardents à elle seule fera sans doute fuir bien des spectateurs, à tort. En plus d’avoir l’audace de réaliser des films complètement à contre-courant de l'opinion commune en vigueur au sein du public cinéphile (ce qui suffirait en soi à être loué), elle le fait avec talent. Sa maîtrise technique lui permet de baigner ses plans d’une lumière de toute beauté, tandis que sa juste mesure lui fait signer un film partisan, parfois même fervent, où elle ménage toutefois une place honnête à la contradiction. Prolongeant la réflexion entamée dans ses films précédents sur les voies qu’empruntent les jeunes d’aujourd’hui pour connaître l’aventure tout en donnant du sens à leur vie à l’heure où ont dépéri le service militaire et les Brigades internationales, Cheyenne-Marie Carron décrit très bien l’idéalisme mêlé à l’énergie de la fleur de l’âge qui touche les jeunesses de tous les pays et de toutes les époques. Sans devenir patriote, on ne peut que trouver beaucoup d’élégance à ce portrait lui-même respectueux des opinions qui ne sont pas les siennes.

F.L.

Publié
La critique de F. L.

   Le marivaudage est une source intarissable de récits dont Abdellatif Kechiche n’a pas fini de nous abreuver. Dans celui-ci, filles et garçons d’origines culturelles et sociales différentes s’affrontent sur le terrain de la séduction, le temps d’un été, dans le décor paradisiaque des plages sétoises. Loin des sitcoms et de leurs adolescents falots, Mektoub, my love : canto uno met en scène de jeunes adultes pourvus de réflexivité et d’ambition existentielle. Qu’elles soient aguicheuses mais frigides ou souverainement jouisseuses, les femmes qu'éclaire l'enfant chéri du festival de Cannes ne sont pas dupes des jeux de l’amour et du hasard dont elles sont parties prenantes.

   Indéniablement méditerranéen, Kechiche filme avec la même sensualité la mer, les Vénus callipyges, la sexualité effrénée, les douleurs de l’agnelage. Charnel et bavard, il nous offre une variation particulièrement savoureuse de ses habituelles dissections des relations amoureuses. Amoureux pour sa part des actrices, ce n’est plus une, ni deux, mais trois femmes aussi sublimes que perspicaces qu’il met à l’honneur dans un récit que l'on pourrait croire autobiographique mais qui est officiellement l'adaptation libre d'un roman de François Bégaudeau. Trois nouveaux visages, trois forts caractères, trois révélations : Alexia Chardard, beauté tragique ; Lou Luttiau, toute de vivacité intellectuelle mâtinée de sophistication bourgeoise ; Ophélie Bau, gouailleuse et solaire, digne héritière de Sara Forestier, Hafsia Herzi, Yahima Torres et Adèle Exarchopoulos. Lucides, pleines de désir et décidées à ne faire aucune compromission avec leur bonheur, elles veulent croquer la vie et les hommes à pleines dents même si elles doivent s’y écorcher un peu le cœur. Tous les trésors d’hypocrisie que sont capables de déployer des femmes concurrentes, Mektoub, my love : canto uno le capture d’un œil amusé mais tendre, sans violons et sans pluie battante, avec le soleil en toile de fond qui semble diluer le tragique des situations dans sa prodigalité lumineuse.

   A la fin d’un film qui dure pourtant déjà trois heures, on n’est pas lassé de leurs chassés-croisés amoureux et on en demande encore. Ça tombe bien, car le réalisateur franco-tunisien laisse en suspens le devenir de son discret héros photographe, nous invitant à patienter le temps qu’il tourne et monte la deuxième partie d’un triptyque annoncé.

F.L.

Publié
La critique de Vénérable Jean Michel

   Peu de mots échangés dans ce film organique, mais beaucoup de coups et d'étreintes. C’est qu’il s’agit moins de vivre que de survivre pour Ali (Imogen Poots), très jeune mère d’un fils de huit ans (Frank Oulton), et son petit ami aussi économiquement instable qu’elle (Callum Keith Rennie). Le trio, qui rêverait de vivre d’amour et d’eau fraîche mais qui doit aussi s’assurer d’un toit et d’une pitance quotidiens, est saisi dans ses pérégrinations à la frontière étatsuno-canadienne par une caméra aussi mobile que lui, capturant au plus près ses joies, ses doutes, ses colères. Cette prise de vue remuante, au propre comme au figuré, n’est pas pour autant énervée. Le réalisateur Vladimir de Fontenay sait créer des bulles contemplatives dans lesquelles il capte, sur la planante musique de Matthew Otto, les incomparables moments de magie inhérents à une vie d’aventure. Le talent de ses interprètes, tous sublimes, fait le reste du charme de cette poignante odyssée de déclassés canadiens.

F.L.

Publié
La critique de L. Schérer

Avec un titre aussi explicitement cruel, on s’attend à un énième pensum sur les heures troubles de la collaboration avec le régime hitlérien. On est alors d’autant plus agréablement surpris par l’atmosphère envoûtante d’Un juif pour l’exemple, par la beauté de la composition de chacun de ses plans, dont la stylisation nous emporte immédiatement dans un univers archétypal plus qu’historique. Le resserrement géographique du film sur un microcosme, ici le petit village suisse de Payerne, contribue également à en faire une autopsie de l’engrenage tristement universel qui mène de la pauvreté économique et de la frustration existentielle à la xénophobie et à l’ethnocide. En ces temps de retour des nationalismes et du culte de l’identité, Jacob Berger a souhaité contribuer à la réflexion politique, non par des portraits à charge trop faciles, trop auto-complaisants, mais par une illustration de la suite de micro-glissements qui finit par aboutir au meurtre : « comment on passe d’une société munie de garde-fous — des choses qu’on ne se permet pas de dire, des accusations qu’on ne se permet pas de porter et des généralisations qu’on ne se permet pas d’exprimer, même si certains y pensent très fort — à une parole soudain détachée de ses amarres, décomplexée, débarrassée de toute forme de surmoi collectif, permettant que brutalement des propos abominables soient balancés, et finalement des actes tout aussi abominables commis, sans déranger profondément beaucoup de monde. Il ne faut pas oublier que tout commence toujours avec la parole. »

   Pour ce faire, le réalisateur suisse a donc adapté, dans Un juif pour l’exemple, le roman éponyme de Jacques Chessex, qui revient d’une part sur l’époque à laquelle un crime antisémite a été perpétré dans le village de son enfance sans que personne ne s’en offusque, et d’autre part sur l’époque où il a essayé d’en témoigner et où il s’est trouvé beaucoup de monde pour essayer de le faire taire. Télescopant les deux époques pour représenter l’écrivain « à la fois comme un vieil homme qui écrit et qui se souvient, à la fois comme une espèce de fantôme qui hante son propre passé, à la fois comme un enfant, acteur du souvenir, mais à la fois, aussi, comme un écrivain en devenir, qui pressent la tragédie qui se joue sous ses yeux », il déplace parfois le petit Jacques (impressionnant de gravité Mathias Svimbersky) en 2009 et le vieil écrivain Chessex (émouvant de fragilité André Wilms) en 1942, une bonne manière de montrer que les bouc-émissaires (audacieusement incarné ici par Bruno Ganz, troublant Hitler de La Chute !) et les bourreaux d’hier existent toujours sous les masques des individus d’aujourd’hui.

   Pour rester fidèle à la forme du roman, Jacob Berger privilégie les scènes-tableaux : « peu de plans, mais des plans très composés, très photographiés, qui posent dès le premier coup d’œil une situation donnée. Chessex utilise des phrases cinglantes, virulentes et sarcastiques – j’ai voulu que les plans du film aient cette même tenue formelle… Quand Chessex écrit : Payerne, ville confite dans le saindoux et la vanité, il a réussi en quelques mots à tout dire. » Et pour que la musique soit raccord avec son esprit dissonant, rêche, « sans chez soi », il s’est tourné vers Manfred Eicher, fondateur du label de jazz avant-gardiste ECM (Edition of Contemporary Music). Ensemble, les deux hommes ont façonné, à partir des morceaux de musique contemporaine qui convenaient le mieux à chaque scène, une bande son composite, ou comme le dit orgueilleusement le réalisateur « originale au sens premier du mot, c’est-à-dire – j’espère ! – débarrassée de tout conformisme ». La chimie opère et le précipité est une délectable œuvre d’art totale, soigneusement ciselée de toutes parts.

F.L.

Publié